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Le vent planétaire est en train de tourner

DEVECCHIO (Alexandre), « Marcel Gauchet : »Le vent planétaire est en train de tourner. Le régime néolibéral arrive à son crépuscule", in Le Figaro, 2 février 2026.

Article mis en ligne le 17 février 2026

par Nghia NGUYEN

Dans son livre Comment pensent les démocraties, l’historien et philosophe se penche sur l’histoire des idéologies et la manière dont elles façonnent nos sociétés depuis le XVIIIe siècle. Une réflexion qui éclaire sur l’émergence et la persistance des mouvances populistes.

Le Figaro - À travers votre nouveau livre, vous proposez de dévoiler les ressorts cachés des idéologies. Qu’est-ce qu’une idéologie  ? Pourquoi le terme est-il souvent connoté négativement  ?

Marcel GAUCHET - Le mot idéologie a deux significations différentes, l’une triviale et péjorative et l’autre, disons, savante, en tout cas sophistiquée. Au sens trivial, l’idéologie, c’est l’ignorance de la réalité au nom de l’idée qu’on s’en fait. C’est l’accusation favorite de la discussion politique : votre position sur tel ou tel sujet relève de l’idéologie et pas de la connaissance des faits. Au sens savant, l’idéologie désigne une grille de lecture fondamentale de la vie sociale qui oriente les choix politiques. C’est de cette idéologie-là que je m’occupe. Celle des grandes options en matière politique. Il n’y en a pas des dizaines, j’essaie même de montrer qu’il n’y en a guère que trois possibles, chacune avec de multiples branches, il est vrai, à ne pas confondre avec l’arbre. En ce sens-là, l’idéologie est ce qui alimente en sous-main les programmes des partis politiques proprement dits.

Il peut y avoir, et il y a souvent, plusieurs partis conservateurs, plusieurs partis libéraux et plusieurs partis socialistes, sans parler des alliances et des mélanges. Mais il est vrai que l’idéologie ainsi comprise conduit aisément à préférer son idéologie à la réalité des faits. On retombe dans l’idéologie au sens 1. Les deux communiquent, même si le niveau d’exigence de l’idéologie au sens 2 est plus élevé. L’idéologie est ainsi à la fois le nom de la difficulté d’appréhender les données de notre condition sociale et politique et le nom de la nécessité de se munir d’une boussole intellectuelle en tant que citoyen.

  • L’une des singularités de votre travail est de montrer que les idéologies ne sont pas uniquement le fruit des idées portées par des intellectuels ou des hommes politiques, mais sont liées au système d’organisation des sociétés, et en particulier à l’avènement de la démocratie. Comment expliquez-vous ce lien  ?

Les théoriciens ou les leaders politiques ne sont pas des inventeurs d’idées, mais des traducteurs de ce que les données profondes de l’expérience collective donnent à penser. Je parle naturellement de ceux qui comptent et qui marquent. Dans la société de bavardage qu’est fatalement la société démocratique, il y a beaucoup de discours vains. Mais certains rencontrent un écho durable, parce qu’ils correspondent au ressenti intuitif des citoyens, à ce qui leur semble nécessaire, à ce qui leur paraît permis d’espérer. Je ne parle pas des urgences du moment, mais des grandes directions à suivre. Derrière l’idéologie et les idéologies, il y a la question des structures qui permettent aux sociétés démocratiques d’exister. Il y a de l’idéologie, d’abord, à un premier niveau, parce qu’il y a des gouvernants à élire et des choix politiques à faire. Il faut bien se les expliquer. Alors on sait bien que toutes sortes de facteurs interviennent dans ces choix, qui vont des coutumes de sa tribu électorale à la couleur des cravates du candidat  ! Mais, malgré tout, interviennent majoritairement des motivations qui tiennent à l’intelligence des situations. C’est une situation entièrement nouvelle à l’échelle du passé humain. Très généralement, le pouvoir tombait d’en haut et les sujets n’avaient pas à donner leur avis sur ses décisions.

Les idéologies sont là pour étayer les avis qu’on demande aux citoyens et les choix qu’on leur offre. Il y a de l’idéologie, autrement dit, parce qu’il y a une histoire ouverte, un passé qui nous contraint et dont il s’agit de savoir quoi faire et un avenir à anticiper et à modeler dans la mesure du possible. Les idéologies, les grandes, les idéologies au sens 2, sont des mélanges d’analyse des enjeux du présent, d’explication du passé et de visions de l’avenir. Elles répondent aux questions que pose cette expérience de l’histoire en train de se faire. Que se passe-t-il  ? Où en sommes-nous  ? D’où venons-nous  ? Où pouvons-nous aller  ? Pour prendre l’exemple de la mise en forme la plus aboutie de l’idéologie socialiste, la théorie marxiste, l’enjeu du présent, c’est la révolution prolétarienne, le passé est l’histoire de la lutte des classes et l’avenir, c’est le communisme. Mais derrière, il y a une analyse de la structure politique de la société bourgeoise et de sa dynamique temporelle. C’est tout sauf une construction gratuite.

  • Dans votre livre, vous montrez la succession des idéologies depuis le XIXe siècle. La rupture fondamentale a-t-elle eu lieu avec la Révolution française  ?

Non, la Révolution française est effectivement une immense rupture, mais qui s’inscrit dans un cadre intellectuel antérieur à l’ère de l’idéologie, même si d’importants matériaux préparatoires y sont réunis. Les révolutionnaires français ambitionnent de refonder l’ordre social et politique sur des principes de raison universels et intemporels. Ils veulent instaurer le régime conforme à une vérité définitive de la condition humaine. L’idéologie qui va s’installer dans son sillage entre 1800 et 1850, pour prendre des repères ronds, est le produit de cette chose entièrement nouvelle qu’est l’orientation historique de la vie sociale, l’idée de la production de la société par elle-même, l’idée de la projection de l’activité sociale vers un avenir à inventer. Les idéologies vont naître de la nécessité de s’installer dans ce nouvel élément, un devenir qui est notre œuvre à tous et qu’il s’agit de comprendre pour l’orienter au mieux. Faut-il rester fidèle aux modèles du passé  ? Faut-il laisser faire autant que possible l’initiative créatrice des individus  ? Faut-il une rupture radicale par rapport à ce qu’a été jusque-là la condition collective  ? Voilà les questions inédites dont vont se nourrir les idéologies.

  • C’est le début de la fin de l’obéissance à un passé fondateur qui va conduire à l’émergence des idéologies. Pour autant, nos sociétés continuent pendant environ deux siècles à être imprégnées par les traditions du monde d’avant… Le socialisme est d’ailleurs, selon vous, une réaction à la montée en puissance d’un libéralisme qui a fait exploser les communautés traditionnelles  ?

Les idéologies ne se sont pas installées en un jour. Elles n’ont pénétré les esprits que petit à petit au cours du XIXe siècle, en lien avec les avancées des libertés politiques et du droit de suffrage. Il n’y a pas de phénomène plus fascinant que la façon dont l’esprit de l’organisation sociale traditionnelle s’est perpétué dans l’organisation sociale nouvelle en modelant les rapports sociaux et le fonctionnement des institutions. L’égalité en droit n’empêchait pas la survivance de l’esprit hiérarchique. Ne parlait-on pas jusqu’à une date récente de «  patrons de droit divin  »  ? Les pouvoirs avaient beau être élus, ils étaient obéis comme s’ils descendaient du ciel. Liberté du citoyen ou pas, le poids des collectifs restait déterminant, à commencer par la famille. Et surtout, les conceptions idéologiques elles-mêmes se coulaient volontiers dans le moule de l’ancienne vision religieuse du monde. Cela a pu donner les totalitarismes. Il a fallu deux siècles, effectivement, pour que le nouveau se délivre de l’empreinte de l’ancien.

  • Le monde d’avant, régi par la tradition, mais aussi la religion, était-il vraiment moins idéologique  ? D’aucuns confondent d’ailleurs religion et idéologie : quelle est la différence  ?

La différence massive est que les religions regardaient vers le passé, vers une vérité fondatrice d’origine divine à perpétuer, alors que les idéologies sont tournées vers un avenir humain à inventer. De ce fait, les idées religieuses avaient une autre place dans le monde d’avant que les idéologies dans le nôtre. La religion n’était pas une simple idée. Elle s’incarnait, elle modelait les formes concrètes de l’existence sociale. Les idéologies expliquent celle-ci du dehors et disent de quelle manière et dans quel sens la changer.

  • Comment définissez-vous le «  néolibéralisme  », que vous présentez comme l’idéologie dominante depuis 1974  ? Pourquoi cette date a-t-elle été un tournant  ?

1974 marque le début de la crise interminable provoquée par le choc pétrolier de l’année précédente. En réaction, celle-ci enclenche immédiatement deux processus à propos desquels je parle d’une «  révolution de 1975  » qui vont transformer nos sociétés de fond en comble : la mondialisation par en haut et l’individualisation par en bas. Autrement dit, la relativisation des cadres politiques par le marché global et la montée des droits personnels aux dépens de toutes les appartenances collectives. Le néolibéralisme est l’accompagnement idéologique de cette double réorientation de la vie sociale. Il réactive les principes libéraux de base en démultipliant leur portée par l’effacement des cadres qui en limitaient les applications. Ce pourquoi il faut le dire nouveau. Donc : néolibéralisme. C’est ce caractère double qui le rend difficile à cerner. Les uns ne voient que la dérégulation et le marché, les autres ne voient que les libertés individuelles. Ils s’entendent mal. Les libertaires n’aiment pas trop le capitalisme, et les fanas de la libre entreprise sont assez indifférents au sort des salariés. Mais, au final, ils sont condamnés à se retrouver dans le même bateau.

  • Plus profondément, le règne du néolibéralisme est-il l’aboutissement logique de la rupture révolutionnaire initiale et de la sortie progressive de l’ère de la religion et des traditions au profit du règne de l’individu  ?

Il y a un lien, en effet, entre l’avancée de la sortie de la religion et ce nouvel âge de l’individu. Mais, pour le saisir, il faut bien s’entendre sur ce que veut dire «  sortie de la religion  ». Il ne s’agit pas ici du recul de la croyance religieuse, mais de la dissolution de ce qui restait de l’organisation religieuse des sociétés. L’organisation sous le signe de la tradition, de l’autorité, de la hiérarchie. Son empreinte était toujours bien présente. C’est elle qui s’est volatilisée, en libérant l’affirmation des droits et des libertés dans tous les domaines.

  • Actuellement, beaucoup d’observateurs pensent que la montée en puissance des populismes est liée à la bataille culturelle menée par la droite et l’extrême droite dans les médias et sur les réseaux sociaux. Vous semblez au contraire penser que l’émergence de ces idées dans l’espace médiatico-politique est la conséquence d’un bouleversement en profondeur de la société, n’est-ce pas  ? Quels sont, selon vous, les vrais facteurs explicatifs de l’émergence des populismes  ?

Je précise tout de suite qu’à mon sens le populisme n’est pas une idéologie, mais une démarche politique qui peut se réclamer de n’importe quelle idéologie. Il y a des populismes conservateurs, des populismes socialistes et même des populismes libéraux. L’expérience Milei en Argentine en est un bon exemple. Mais vous avez raison, le populisme pose de façon intéressante la question du rôle des idées en politique. Si l’explication manipulatoire, voire complotiste, que vous évoquez était juste, il y a longtemps que le populisme serait rentré sous terre, sous la pression du matraquage dénonciateur dont il fait l’objet. Ce qui le rend significatif, c’est précisément sa résistance à la critique et c’est par là qu’il s’apparente à l’idéologie  ; il résiste parce qu’il s’enracine non seulement dans des constats sur la réalité, mais dans des données primordiales de l’expérience démocratique.

  • La contestation du néolibéralisme par le populisme doit-elle être interprétée comme un retour de balancier  ? Est-elle le fruit d’un bouleversement profond de la société et de la démocratie  ? Et, dans ce cas, lequel  ?

Il y a incontestablement une part de retour de balancier dans la protestation populiste. Elle est une réaction aux dégâts désormais bien répertoriés de la mondialisation et de l’individualisation. Inutile de s’étendre sur les conséquences de la désindustrialisation. Mais il faut faire aussi la part des dilemmes ouverts par la consécration des droits individuels. Le plus aigu et le plus exemplaire est le dilemme posé par l’immigration. Une fois admise l’universalité des droits humains, s’ensuit-il que chacun est libre d’aller s’installer où bon lui semble sur la planète, selon ses préférences, indépendamment de l’avis des communautés en place  ? Une bonne partie de celles-ci, en tout cas, ne l’entendent pas de cette oreille. Mais ces réactions ne sont que le carburant de la protestation. Elle a son fondement dans la faille constitutive du règne du néolibéralisme. Il est aveugle à ce qui le rend possible. Il récuse l’État-nation qui lui fournit son infrastructure politique. Ce sont les ressources de ce support dénié qu’exploite le populisme. Il en appelle à l’autorité de l’État et à la souveraineté du peuple dont le néolibéralisme voudrait se passer. En somme, il est le retour du refoulé néolibéral et c’est ce qui fait sa force. Qui plus est, le vent planétaire est en train de tourner. Le règne néolibéral arrive manifestement à son crépuscule. Quelque chose comme un grand retour du politique se dessine un peu partout. En attendant que la conjoncture idéologique se clarifie, le populisme y gagne ses galons d’acteur d’un changement dont on sent qu’il aura lieu de toute façon.

Par Alexandre Devecchio