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L’esprit français l’emportera sur le Wokisme

DEVECCHIO (Alexandre), "Bérénice Levet : « L’esprit français l’emportera sur le Wokisme », in Le Figaro, 1er novembre 2022.

Article mis en ligne le 13 septembre 2023

par Nghia NGUYEN

L’ESPRIT FRANÇAIS L’EMPORTERA SUR LE WOKISME 

 

 

Dans son nouveau livre Le Courage de la dissidence, la philosophe Bérénice Levet invoque l’histoire, la littérature et l’imaginaire français comme antidotes puissants à la folie woke. Nombreux sont les intellectuels à avoir sonné le tocsin sur les dangers du wokisme. Plus rares sont ceux proposant de prendre à bras-le-corps ce défi. C’est l’immense mérite de Bérénice Levet que de proposer une méthode et des solutions pour faire face aux idéologies diversitaires. Le « catéchisme républicain » est trop abstrait et désincarné pour faire obstacle aux offensives identitaires, juge la philosophe. Elle en appelle à l’esprit français, convoquant tour à tour Voltaire, Hugo, Simone Weil et même Jaurès. Notre histoire, notre littérature, notre imaginaire sont, selon elles, autant d’antidotes à la folie woke. Son nouveau livre, Le Courage de la dissidence (Éditions de l’Observatoire), qui paraît aujourd’hui et dont Le Figaro publie en exclusivité de larges extraits, est, par-dessus tout, un hymne à la France.

Et s’il ne reste qu’un pays fidèle à son génie, soyons celui-là !

Nous sommes dans un entre-deux. Dans ces moments à la physionomie indécise « où un point d’interrogation se dresse à la fin de tout » (Victor Hugo). Ou bien nous nous abandonnons de plus en plus complètement à l’inertie et nous nous résignons à assister, impuissants ou complaisants, à l’infiltration des idéologies diversitaires et victimaires, ou bien, conscients des belles, et fragiles, et périssables conquêtes de notre civilisation, nous nous ressaisissons et nous bataillons pour elles, pour leur préservation et continuation.

Moment décisif qui demande de la fermeté, de la détermination - une détermination qui n’est possible que si nous reprenons confiance, c’est-à-dire foi, dans notre propre modèle de civilisation, et pas seulement, nous le verrons, dans notre modèle républicain. Il nous faut redécouvrir qui nous sommes et renouer avec l’esprit qui est au fondement de notre civilisation et pas seulement la lettre. Nous devons entendre l’avertissement que nous adresse, à nous autres Français, le vaillant professeur américain Glenn Loury, fer de lance de la résistance au wokisme sur les campus universitaires : « Soyez vigilants et rebelles car tout est allé si vite ici ». Ici, c’est-à-dire aux États-Unis. Il n’est pas le seul. À la suite de l’article du New York Times « Les idées américaines menacent-elles la cohésion française ? », nombreux furent les lecteurs qui, sur le site même du journal, appelaient la France à tenir bon.

« Être seule contre tous ne fait pas peur à la France », proclamait l’hebdomadaire Marianne en octobre 2020, au lendemain de la décapitation par un islamiste du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty, et alors que, y compris dans des pays dits amis, aux États-Unis et au Canada, nous étions vivement contestés pour notre licence quant à la liberté d’expression. Est-ce si certain ? On aimerait que la France s’obstinât dans sa singularité, qu’elle demeurât fidèle à une certaine idée d’elle-même. Tout atteste le contraire. L’exfiltration, en 2020, après qu’elle fut maculée de peintures rouges par des activistes décoloniaux, de la statue de Voltaire du jardinet Honoré-Champion et sa relégation programmée, loin des regards, sous les arcades de l’École de médecine, est un très mauvais signe. Pour ne pas devenir tout à fait américains, nous avons donc notre histoire, pourvu toutefois que, dans le grand concert des nations, nous regardions la partition que nous avons écrite au fil des siècles et longtemps interprétée comme éminemment délectable. Haut les cœurs ! Souvenons-nous de la fière réplique de Rabaut Saint-Étienne en 1789 : « Nation française, tu n’es pas faite pour recevoir l’exemple, mais pour le donner ! » Cultivons notre singularité et si, de tous les pays menacés, il ne devait en rester qu’un, pour paraphraser Victor Hugo, faisons en sorte d’être celui-là. Longtemps nous n’avons ressemblé à personne, et nous ne le souhaitions pas, ayons le courage de la dissidence civilisationnelle !

Il faut refuser de bannir Gauguin

Voir ce que nul n’a vu et le porter à l’expression, là est la seule morale de l’art, dit Milan Kundera. La seule morale, en effet. Arrêtons-nous un instant sur ce point afin de préciser les raisons pour lesquelles nous devons refuser de nous soumettre aux arrêts du wokisme et de son bras armé, la « cancel culture » : on ne juge pas d’une œuvre à l’aune de la vie de son auteur, mais bien du rideau qu’elle déchire, des vérités qu’elle découvre, des réalités qu’elle fait chatoyer. « Is it time Gauguin got canceled ? » demandait le New York Times en 2019. Séparer l’homme de l’œuvre, ainsi qu’on le répète souvent pour s’opposer aux protestations et aux appels à bannissement.

Assurément. Mais le fond de l’affaire n’est pas là, me semble-t-il, et renvoie à une certaine idée des œuvres de pensée et du rôle qu’elles jouent, qu’elles peuvent jouer dans nos vies. Il n’est bien, comme le martèle Kundera, qu’une pierre de touche pour juger d’une œuvre : dire ce que nul n’a dit, donner à voir, à comprendre ce que nul n’avait vu ni compris, produire des « éclairs de vérité », l’expression, et la visée, sont de Conrad. « Écrire avec les mots de tout le monde comme personne », disait magnifiquement Colette. La fécondité d’une œuvre seule importe et doit seule importer. Il n’est pas d’autre juge, pas d’autre tribunal. Ce qui doit nous rendre indifférents aux turpitudes de la vie des écrivains, artistes, poètes, cinéastes, c’est en somme un motif tout égoïste : notre moisson propre, notre enrichissement personnel. « Je prends mon bien partout où il se trouve. » De ce mot prêté à Molière, pour ma part, je fais volontiers ma devise. Mettre à l’index Gauguin, c’est d’abord se priver soi-même d’œuvres qui ont transformé notre regard et ont donné un tour inédit à l’histoire de l’art.

Et puis, et à cet égard, il faut lire le très beau texte qu’Hannah Arendt a consacré à Bertolt Brecht. Lorsque le moi politique, le moi privé, le moi social prend le pas sur le moi de l’auteur, celui-ci est châtié du seul châtiment qui en soit véritablement un pour un artiste ou un penseur : nous ne vivons plus de son œuvre. On ne reproche pas à un poète en tant que poète d’être un mauvais mari, un mauvais amant, un mauvais père de famille, peu importe ses failles ou ses vices, ce qui importe est la lumière qu’il projette sur le réel, et y compris sur ces failles, sur ces vices dont il est lui-même le siège, pourvu qu’il soit capable de les mettre en forme, de les peindre - que cela nous plaise ou nous déplaise, telle est l’humaine condition. Ecce homo. Sa tâche n’est pas de les exalter, non plus de les condamner, mais de les dire.

Voltaire, un bon guide

Qu’on me permette un détour du côté de Voltaire car il me semble que c’est un très bon antidote, proprement français, à l’obscurantisme auquel confinent l’esprit woke et le rétrécissement, le racornissement intellectuel auquel ce dernier nous condamne. « Le tort de Voltaire, écrivait Jean Dutourd, est d’avoir été gai. Il ne s’est pas méfié de la postérité. Vivant dans un siècle très intelligent, donc porté à rire, il s’est laissé aller pendant quatre-vingt-quatre ans à son esprit facétieux. (…) Voltaire était pessimiste, mais il ne l’était pas assez. Il envisageait les plus effrayantes calamités, il croyait l’homme capable de toutes les abominations, il considérait que ce meilleur des mondes possibles était une caverne de brigands, une jungle de bêtes fauves, mais il n’allait pas jusqu’à imaginer que la France deviendrait triste et que l’Europe en ferait autant. » Explorons nos ressources voltairiennes.

Rendons à l’homme des Lumières son piquant et son mordant, délivrons-le des pieuses, si l’on peut dire, banalités sous lesquelles on ensevelit notamment l’auteur du Traité sur la tolérance. « Il nous faut avouer, ou proclamer - selon les goûts - qu’il est spécifiquement français, inconcevable sous un autre ciel », disait Paul Valéry dans le beau discours qu’il prononça en hommage au patriarche de Ferney en 1944, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance. Voltaire s’offre en effet comme une sorte de concentré de nos traits les plus propres, de ceux qui font notre singularité, notre charme et parfois, avouons-le, de ceux qui, parfois aussi, rompent ce charme. De ces traits, en tout cas, qui nous mettent en porte-à-faux avec l’esprit du temps, lequel est aux bâillons et aux âmes dites offensées. Ces traits dont nos ennemis aussi bien que nos « amis », anglo-saxons notamment, nous pressent de nous défaire. Aussi, dans cette période où il nous faut avoir plus que jamais ce que j’appelle donc le courage de la dissidence, c’est-à-dire le courage d’incarner un autre modèle de civilisation, un détour par Voltaire pourrait se révéler délicieusement fécond…

« La tenaille identitaire », un slogan coupable

Tenaille identitaire, disent-ils ? Funeste équivalence ! En renvoyant dos à dos les identités particulières et l’identité nationale, en pensant qu’il suffira d’invoquer la République, l’universalisme, la laïcité pour triompher des offensives diversitaires, de la tyrannie qu’exercent les minorités et la diversité, les tenants de la thèse d’une tenaille identitaire non seulement méconnaissent l’homme, mais ils manifestent une redoutable, et coupable, impuissance à comprendre le terreau sur lequel l’idéologie identitaire a prospéré. Ils méconnaissent l’homme, la réalité des hommes et des peuples en cela qu’ils rechignent à faire droit à ce que Simone Weil avait identifié comme besoin fondamental de l’âme humaine, l’enracinement que nous avons détaillé plus haut, et non d’ailleurs l’identité - mot que la philosophe n’utilise guère.

C’est d’abord de récit, de narrativité, de réalités sensibles, concrètes, charnelles que l’âme humaine a besoin. Ceux-ci composent la vie morale, intellectuelle, spirituelle de l’individu. En se refusant à prendre au sérieux et en charge le besoin d’inscription et de participation à une réalité charnelle, les tenants de la seule République se condamnent, et nous condamnent à voir les identités particulières proliférer et se fortifier. Erreur qui pourrait nous être fatale. C’est en effet sur le retrait, l’effacement et la disqualification de l’identité française, de la personnalité française et le vide ainsi creusé qu’ont proliféré les identités particulières. Simone Weil décrit souverainement ce processus : lorsqu’il ne reste rien que « le froid métallique de l’État », alors, les hommes et les peuples, « affamés d’aimer quelque chose qui soit fait de chair et de sang » tournent leurs fidélités vers tout ce qui possède un semblant de palpitation. Ce n’est pas en nous reniant comme personnalité qu’on pourra inspirer le désir de sortir des identifications communautaires. « L’adhésion intellectuelle à des principes abstraits - droits de l’homme, respect de l’État de droit - ne saurait remplacer (…) la mobilisation affective que suscite l’intériorisation de la tradition nationale », rappelle ainsi Dominique Schnapper dans La Communauté des citoyens.

Ignorer cette donnée anthropologique essentielle, la conspuer même, laisse le champ libre à tous les bonimenteurs d’identités souffrantes. « Ils se sont faits dévots de peur de n’être rien », disait Voltaire. Dévots, c’est-à-dire aujourd’hui musulmans et islamistes, mais femmes, mais homosexuels, lesbiennes, transgenres, noirs, bref, ils se sont donné cette identité, cette histoire, ce récit que la République et l’école de la République ne leur racontaient plus et ne leur donnaient plus à connaître. Il est essentiel de comprendre que les idéologies identitaires se sont multipliées et accrues à la faveur de ce retrait en rase campagne de la France. Elles sont venues habilement et salutairement, diront ceux qui les embrassent, remplir ce vide identitaire que nous avons creusé.

Raconter une histoire, renouer avec la fierté

C’est donc bien ce terrain de l’identité ou de la narrativité, si l’on préfère, qu’il nous faut réinvestir. Il faut redonner à la France son caractère haletant, ses figures d’incarnation, et cela passe par une véritable instruction, par une école indifférente, souverainement, suprêmement, indifférente aux « identités ». Une école qui se souvient de Jaurès rappelant aux instituteurs qu’ils avaient en leurs mains « l’intelligence et l’âme des enfants » et la responsabilité de la patrie, de sa continuité historique, autrement dit. Et Jaurès de distinguer trois niveaux, soit trois hommes, en chaque élève - quand nous n’en voyons qu’un, enfoncé dans la matière de son moi et que nous prenons bien soin de l’y tenir enfoncé - et de scander avec une clarté et une netteté de vue qui nous font cruellement défaut la triple ambition de l’institution scolaire : « Ils sont français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme » ; « Ils seront citoyens, ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, les droits que leur confère et les devoirs que leur impose la souveraineté de la nation » ; « Enfin, ils seront hommes, il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de nos misères (…), quel est le principe de notre grandeur ».

Plutôt que de fabriquer des armées de révoltés et de procureurs de la France, ayons à cœur de former des âmes incarnées, d’étayer d’infinies nuances le vocabulaire de leur intelligence et de leur sensibilité. Nous avons dans le baluchon de notre histoire de quoi faire rentrer dans leur lit ces identités multiples et privatives qui fondamentalement n’intéressent personne. Il nous faut le marteler : nul, à proprement parler, ne se retrouve dans la vie de Saint Louis, de Jeanne d’Arc, de Napoléon, mais chacun y trouve en revanche l’étoffe dans laquelle est taillée l’histoire de la France. Et c’est en assimilant ses épopées, ses discours, ses échecs et ses erreurs aussi, et non le sexe, la sexualité, la couleur de peau de ses acteurs, que l’on devient français. Être français, c’est la belle et généreuse et exaltante occasion de vivre d’une autre vie que la sienne propre, mais cela suppose de rendre vigueur, vitalité, éclat à la personnalité française.

L’histoire de la France a certes été faite en grande partie par des hommes blancs, mais s’ils sont demeurés dans les mémoires, ce n’est ni parce qu’ils étaient blancs, ni parce qu’ils étaient hommes, mais bien par et pour leurs actions. L’identité personnelle comme collective est narrative. À la question « Qui êtes-vous ? », il n’est qu’une réponse : « Laissez-moi vous raconter une histoire ».

Par Alexandre Devecchio

 

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