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Le Maréchal Mikhaïl TOUKHATCHEVSKI
Article mis en ligne le 11 janvier 2020
dernière modification le 17 janvier 2020

par Nghia NGUYEN

 

Marche du régiment de la Garde impériale Semonovski

 

Originaire de la région de Smolensk, Mikhaïl Nikolaïevitch TOUKHATCHEVSKI est né le 16 février 1893 dans une famille aristocratique russe dont il reprend la tradition militaire. Héritant d’une éducation soignée, il développe une culture littéraire et musicale avant d’entrer dans le corps des officiers de l’Armée impériale. C’est comme jeune officier que TOUKHATCHEVSKI affronte l’épreuve de la guerre pour la première fois. Sous-lieutenant au régiment Semenovski, il combat aux marges de l’Empire austro-hongrois, en Galicie, où il est fait prisonnier par les Allemands en février 1915. Détenu dans un camp d’officiers à Ingolstadt, en Bavière, il y rencontre Charles de GAULLE (1890-1970) avec lequel il gardera un lien intellectuel fort. S’évadant à l’été 1917, il regagne la Russie où on le retrouve à Petrograd à la veille de la révolution.

Un artisan de la victoire bolchevique

Acquis aux idées révolutionnaires et ayant rencontré Vladimir I. LÉNINE (1870-1924), TOUKHATCHEVSKI adhère rapidement au parti bolchevique. Il met ainsi à la disposition de la Révolution ses compétences militaires à un moment où nombre de ses pairs choisissent le camp des Blancs. Désigné comme commissaire militaire, il participe aux combats dans lesquels la révolution communiste joue à la fois sa survie et ses frontières au lendemain des traités de Brest-Litovsk (3 mars 1918) et de Versailles (28 juin 1919). Nommé commissaire militaire et commandant sur le front Ouest, TOUKHATCHEVSKI combat les armées blanches mais aussi les Polonais. C’est au cours de cette campagne (février 1919-mars 1921) où les forces soviétiques essuient un revers important devant Varsovie, que TOUKHATCHEVSKI entre en conflit avec un autre commandant à qui il reproche son incompétence : Joseph STALINE (1878-1953). La détestation mutuelle entre les deux hommes date de cette époque.

En Russie, l’écrasement des armées contre-révolutionnaires ne met pas pour autant fin à la guerre civile. Sur fond de famine, le pouvoir bolchevique doit, en effet, affronter d’importants soulèvements venus notamment de ses propres rangs. Nombre de bolcheviques de la première heure, reprochent à la Révolution de s’éloigner de son idéal et veulent mettre un terme au communisme de guerre. C’est à TOUKHATCHEVSKI que revint la responsabilité d’écraser une révolution paysanne dans la région de Tambov et, surtout, la mutinerie des marins de Kronstadt en mars 1921. Arsenal important situé sur la Mer Baltique, Kronstadt était le siège d’une garnison et d’une population ouvrière qui furent à la pointe de la révolution d’octobre. Cependant, en 1921, une grève réclamant davantage de liberté et remettant en cause l’autorité du gouvernement de LÉNINE se transforma en un véritable mouvement insurrectionnel. Dans les deux cas, TOUKHATCHEVSKI s’acquitte de sa mission sans états d’âme, allant jusqu’à utiliser des gaz asphyxiants et tuant des milliers d’insurgés.

L’organisateur de l’Armée rouge et le stratège

À l’issue de ces tragiques événements, TOUKHATCHEVSKI connaît une rapide ascension qui le plonge dans une institution militaire qu’il faut désormais réorganiser si ce n’est construire. À l’été 1921, on le retrouve à la tête de l’Académie militaire (la future Académie Frounzé). De 1925 à mai 1928, il dirige l’état-major général de l’Armée rouge. De 1928 à 1931, il est le commandant de la région militaire de Leningrad, pour ensuite devenir vice-ministre aux affaires militaires et directeur de l’armement de l’Armée rouge. C’est à ce poste qu’il oriente de manière décisive l’Armée soviétique dans la modernité. L’armée de TOUKHATCHEVSKI est celle des grands programmes de la guerre mécanisée (blindés, avions), mais aussi de l’expérimentation de nouvelles tactiques en collaboration avec l’armée allemande. Ces liens avec le haut commandement de la Reichswehr seront par la suite utilisés contre lui.

S’illusionnant sur les réalités économiques de l’URSS, TOUKHATCHEVSKI pressent cependant le lien particulièrement étroit entre la puissance industrielle et le prochain conflit. À ce titre, il s’intéresse de près au développement industriel non seulement de son pays mais également aux Etats-Unis, désirant transformer l’armée soviétique en une immense force mécanisée appuyée sur une puissante logistique industrielle. N’ayant pas l’indépendance d’esprit d’un SVETCHINE ou d’un ISSERSON, TOUKHATCHEVSKI se révèle davantage comme un stratège et un organisateur plutôt qu’un théoricien. Il est cependant acquis à la réflexion de ces brillants officiers, qu’il va tenter de mettre en pratique du moins d’un point de vue doctrinal. À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, l’Armée rouge se révèle ainsi à l’avant-garde en matière d’emploi de grandes unités blindées, d’une aviation d’assaut, de grandes unités aéroportées… Cette avance conceptuelle est cependant fortement limitée par la faiblesse générale du niveau d’instruction de l’armée, et des officiers subalternes en particulier. Les purges staliniennes achèveront de dégrader la discipline et la valeur morale de l’Armée rouge, et il faudra attendre l’invasion allemande pour que l’héritage doctrinal de TOUKHATCHEVSKI, synthèse des théoriciens de l’art opératif, prenne corps au bord du gouffre.

Mikhaïl TOUKHATCHEVSKI connaît la consécration en 1935, lorsqu’avec le rétablissement des grades, il est nommé maréchal de l’Union soviétique à l’âge de 42 ans. Il voyage en Grande-Bretagne et en France où il retrouve, en février 1936, de GAULLE devenu entre-temps colonel. Les deux hommes partagent la même vision d’emploi des unités blindées, et l’année précédente TOUKHATCHEVSKI a fait traduire en russe Vers l’armée de métier (1934) afin de diffuser au sein du corps des officiers de l’Armée rouge les conceptions de la guerre mécanisée de de GAULLE. L’homme a cependant de puissants ennemis, et se heurte à l’hostilité de son rival le Maréchal Kliment VOROCHILOV (1881-1969) opposé à sa politique de modernisation de l’Armée rouge, mais soutenu par STALINE en dépit de qualités intellectuelles médiocres.

La chute

C’est surtout l’animosité que le dictateur du Kremlin voue de longue date à TOUKHATCHEVSKI qui va provoquer la perte de ce dernier. Une animosité que renforce le fait de percevoir en ce brillant maréchal un rival potentiel ; qui plus est chef apprécié de l’armée. Paradoxalement, les deux hommes partagent la même crainte à l’endroit de l’Allemagne hitlérienne et de son réarmement. Nonobstant les programmes d’entraînement commun avec la Reichswehr, TOUKHATCHEVSKI est toujours resté lucide sur le danger allemand allant jusqu’à évoquer la nécessité d’une guerre préventive contre le Reich nazi alors que STALINE désire, au contraire, jouer la prudence. Conscient des faiblesses structurelles de l’URSS et connaissant la faiblesse des démocraties européennes, celui-ci ne souhaite pas hâter un conflit qui l’isolerait face à l’Allemagne. C’est donc le séide de STALINE, Nikolaï I. IEJOV (1895-1940), responsable du NKVD et cheville ouvrière des purges staliniennes, qui fut chargé d’éliminer TOUKHATCHEVSKI. Manipulant plusieurs services de contre-espionnage, dont le SD de Reinhard HEYDRICH (1904-1942) – qui y vit l’opportunité de se débarrasser d’une personnalité très hostile à l’Allemagne – IEJOV parvint à monter un faux dossier accréditant la trahison du maréchal sur la base de ses liens avec de hauts responsables militaires allemands.

Le complot de IEJOV rendait désormais possible de s’en prendre à une personnalité aussi prestigieuse que TOUKHATCHEVSKI. Devant se rendre en avril 1937 aux cérémonies du couronnement du Roi George VI en Grande-Bretagne, TOUKHATCHEVSKI se voit contraint de rester en URSS où il est destitué de ses fonctions et est affecté, début mai, à un commandement secondaire : celui de la région militaire de la Volga. Isolé, éloigné de Moscou et de sa sphère d’influence, se méprenant encore sur le rôle réel de STALINE, TOUKHATCHEVSKI est arrêté le 26 mai à Kouïbychev. Avec 7 autres généraux d’armée, il est accusé de trahison au plus haut niveau au sein même de la direction de l’Armée rouge. Interrogé par IEJOV en personne et torturé, il signe des aveux reconnaissant l’existence d’un complot contre l’État soviétique. Reconnu coupable au terme d’un procès supervisé de bout en bout par STALINE, TOUKHATCHEVSKI est fusillé le vendredi 11 juin 1937 dans la prison de la Loubianka.

L’exécution du Maréchal Mikhaïl TOUKHATCHEVSKI est entrée dans l’Histoire comme le symbole des purges staliniennes, de la paranoïa de STALINE lui-même, et de la nature criminogène du communisme soviétique. Au-delà de la personne de TOUKHATCHEVSKI, elle inaugure une terrible épuration de deux années au sein de l’Armée rouge mais également dans d’autres secteurs de la société soviétique. De mai 1937 à septembre 1938, 35 020 officiers sont arrêtés et radiés des cadres de l’armée dans le meilleur des cas, exécutés au pire. Si les historiens ont, depuis, nuancé l’importance de ce nombre qui a représenté au plus fort de la purge que 10% de l’ensemble des effectifs du corps des officiers, c’est la nature de ce qui a été frappé qui permet de parler d’une véritable « décapitation » de l’Armée rouge. En deux ans ce sont 3 maréchaux sur 5, 13 généraux d’armée sur 15, 8 amiraux sur 9, 50 généraux de corps d’armée sur 57, 154 généraux de division sur 186, 16 commissaires d’armée sur 16, 25 commissaires de corps d’armée sur 28 qui sont exécutés. Nonobstant les insuffisances patentes de l’armée soviétique, c’est le meilleur qui vient d’être éliminé à la veille d’un conflit. L’historien Jean LOPEZ, quant à lui, insiste moins sur les hommes qui ont disparu que sur le poison idéologique et l’atmosphère délétère que cette purge diffuse au sein de l’Armée rouge. L’Histoire empêche d’imaginer ce que TOUKHATCHEVSKI et les officiers assassinés en 1937-1938 auraient réellement pu faire en 1941, au moment où le Reich lance ses armées sur l’URSS. Toujours est-il que leur disparition n’a pas été sans conséquences directes dans les désastres soviétiques des années 1941-1942.

Dévoué corps et âme à la révolution bolchevique, artisan de sa victoire, bourreau de Tambov et de Kronstadt mais aussi organisateur visionnaire de l’Armée rouge, TOUKHATCHEVSKI sera réhabilité par Nikita KHROUCHTCHEV (1894-1971) en 1957, et la théorie de son intelligence avec l’Allemagne officiellement reconnue comme fausse.

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Bibliographie

  1. COURTOIS (Stéphane) et al. Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Pocket, 2009, 1120 p.
  2. GÉRÉ (François), Pensée stratégique, Paris, Larousse, 2000, 318 p.
  3. LASTOURS (Sophie de), Toukhatchevski. Le bâtisseur de l’Armée rouge, Paris, Albin Michel, 1996, 334 p.
  4. LOPEZ (Jean) et OTKHMEZURI (Lasha), Barbarossa. 1941. La guerre absolue, Paris, Passés/Composés, 2019, 958 p.

 

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