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L’art opératif : une rupture intellectuelle dans la pensée militaire
Article mis en ligne le 31 décembre 2019
dernière modification le 12 janvier 2020

par Nghia NGUYEN

Expression popularisée par les travaux de l’historien Jean LOPEZ et de son équipe de chercheurs sur le conflit germano-soviétique durant la Deuxième Guerre mondiale (1), l’ « art opératif » est devenu un sujet à la mode sans que beaucoup ne parviennent pour autant à y donner une définition et une signification claires. C’est que le concept, attaché à la pensée militaire soviétique des années 1920/1930, ne se laisse pas résumer en une simple phrase et souligne, au-delà des caractères idéologiques spécifiques à l’URSS, une véritable rupture que d’aucuns décrivent comme intellectuelle et cognitive eu égard à la manière occidentale de penser la guerre.

L’art opératif : origines et divergences avec l’école de guerre allemande

C’est avec la Première Guerre mondiale et dans le creuset de la révolution bolchevique et de la guerre civile qu’émergent les hommes qui vont théoriser l’art opératif, au premier rang desquels on trouve l’un des organisateurs de l’Armée rouge naissante, Mikhail FROUNZÉ (1885-1925), mais surtout des officiers dont les plus célèbres sont Alexandre SVETCHINE (1878-1938), Gueorgui ISSERSON (1898-1976), Vladimir TRIANDAFILLOV (1894-1931) et le futur maréchal Mikhail TOUKHATCHEVSKI (1893-1937). Si FROUNZÉ et TRIANDAFILLOV meurent prématurément – le premier au cours d’une opération médicale, le second dans un accident d’avion -, SVETCHINE et TOUKHATCHEVSKI seront sacrifiés à la paranoïa criminelle de Joseph STALINE (1878-1953) lors des purges du haut commandement. ISSERSON, quant à lui, sera envoyé de longues années au goulag.

Ces hommes qui se sont connus dans une époque de désorganisation tragique et troublée, ont cependant aussi vécu plus d’une décennie de liberté intellectuelle avant d’être rattrapés par la terreur stalinienne. Tous avaient présent à l’esprit le premier conflit mondial et les sanglants blocages nés de la convergence de la Révolution industrielle et de théories militaires privilégiant la bataille de destruction. Comment sortir d’une situation qui ne pouvait que se figer dans les tranchées, où l’effroyable puissance de feu des belligérants annihilait d’emblée toute transformation d’un gain tactique (une percée) en un gain opérationnel (une exploitation) ? C’est à partir de ce constat, et pour permettre le passage du succès tactique au succès opérationnel – bien plus significatif et plus décisif à l’échelle d’un conflit – partant rompre avec la guerre de position, que cette brillante génération d’officiers a théorisé une rupture d’abord intellectuelle puis doctrinale appelée « art opératif ».

Si des éléments de réflexion importants à l’art opératif n’échappent pas aux armées occidentales dès les guerres napoléoniennes, ces dernières n’en tirent cependant pas les mêmes conclusions. La manière dont la Wehrmacht va mettre en pratique la Blitzkrieg est, à cet égard, symptomatique. Atteindre l’ennemi dans la profondeur de son dispositif en détruisant sa chaîne de commandement, ces centres logistiques et en désorganisant ses réseaux faisait aussi partie des objectifs de la guerre allemande de 1939 à 1941. Toutefois, la pensée militaire allemande ne va s’en tenir qu’à la dimension tactique - celle du combat pur – se coupant d’une vision stratégique et, au-delà, politique du conflit. Elle reste, en cela, l’héritière des guerres napoléoniennes qu’elle pousse jusqu’à leur extrémité conceptuelle au point d’en interpréter à contresens CLAUSEWITZ. Ainsi, l’armée allemande conçoit-elle la victoire comme une addition de succès tactiques se traduisant dans la recherche systématique de la percée suivie d’encerclements et de véritables batailles de destruction des forces ennemies.

La Blitzkrieg et l’art opératif ont aussi en point commun de mettre en avant le rôle fondamental des unités mécanisées, autre enseignement de l’entre-deux-guerres. Ce point commun est cependant fallacieux quand on sait que les ressorts des deux conceptions divergent profondément. Ainsi, et sans sous-estimer l’apport des autres théoriciens, c’est au Maréchal TOUKHATCHEVSKI que l’on doit la véritable synthèse conceptuelle avant que les purges staliniennes combinées au faible niveau opérationnel de l’Armée rouge ne relayent l’art opératif aux oubliettes jusqu’à l’invasion allemande de 1941. Pressentant le caractère global et absolu du prochain conflit, TOUKHATCHEVSKI préconisera en effet l’intégration de la politique industrielle à la doctrine militaire et à la politique étrangère. Ce faisant, il met au cœur de l’art opératif une dimension économique et logistique structurante, qui n’existe pas au sein de la Blitzkrieg.

Bien au contraire, c’est l’inadaptation structurelle de l’économie du Reich nazi à un conflit de longue durée - dont le sacrifice de la logistique est l’expression - qui contraint la Wehrmacht à une fuite en avant dans la prouesse tactique (2). Non seulement l’état-major allemand va élaborer ses plans d’opérations sur la base conjoncturelle d’une mobilisation industrielle tardive mais il reste, d’un point de vue intellectuel, plus que jamais enfermé dans le dogme de la victoire tactique. Inversement, à partir des mêmes enseignements (la Première Guerre mondiale) et des mêmes impératifs (la mécanisation nouvelle des armées), les Soviétiques vont penser la guerre qui vient de manière systémique et non plus uniquement militaire, dans une géographie et sur une durée différentes. Une doctrine où l’opération dans la profondeur va désormais se substituer à la bataille dans la profondeur de la Blitzkrieg.

Les fondements de l’art opératif : le primat du politique ou redonner un sens à la guerre

Avec l’art opératif, ce n’est plus la situation tactique qui conduit et décide du cours de la guerre. Au contraire, la tactique est reléguée à un ensemble de techniques que les armées doivent maîtriser pour pouvoir conduire la bataille ni plus ni moins. Simple maillon, elle est désormais intégrée dans une chaîne où c’est la stratégie, elle-même subordonnée à la décision politique, qui prend le pas. En clair, c’est le pouvoir politique qui fixe la stratégie sans se laisser imposer par l’état-major militaire des considérations tactiques autres qu’au plan technique.

L’art opératif traduira ainsi en objectifs militaires opérationnels ce que le pouvoir politique au plus haut niveau aura défini comme objectifs stratégiques. Partant, l’action politique redonne un sens à la conduite de la guerre, que l’appréhension purement tactique de celle-ci ne permet pas. L’absence d’un sens politique clair à donner à la stratégie américaine au Vietnam sera le reproche que le Colonel John A. WARDEN III fera à son pays plus tard ; cause fondamentale selon lui de la défaite du belligérant pourtant le plus puissant du conflit vietnamien. Cette analyse conduira WARDEN à transposer les principes de l’art opératif dans la stratégie de la puissance aérienne post-Guerre froide (3).

C’est à SVETCHINE que l’on attribue la paternité de l’expression art opératif, operativ iskutsvo également traduit en "opératique". Selon Joseph HENROTIN « niveau opérationnel », « opératif » et « opératique » peuvent être compris comme des synonymes, et ces mots traduisent un niveau intermédiaire entre l’échelle tactique et l’échelle stratégique. D’un point de vue théorique, l’art opératif ne recherchera pas la bataille de destruction, ni le combat d’attrition, ni même le contact si cela était envisageable. La victoire tactique n’est plus conçue tel un objectif en soi. Certes, il faut bien percer le dispositif ennemi à un moment donné, ce qui pourra s’obtenir par de puissantes concentrations d’artillerie et d’infanterie.

Cependant, si les premiers objectifs tactiques ressemblent à ceux d’une Blitzkrieg, ils ne revêtent plus du tout la même signification à l’échelle stratégique. Car l’art opératif se veut avant tout comme un cadre de conduite opérationnel tourné vers un objectif stratégique défini par le pouvoir politique, ce qui l’amène à un changement d’échelle dans la perspective même de la bataille.

 

Chars T-34/76 de la 3e Armée de la Garde à l’entraînement durant l’été 1942. L’art opératif s’appuie sur des unités blindées et d’infanterie motorisée capable d’agir à des centaines de kilomètres derrière la percée. Ces unités terestres doivent pouvoir combattre dans la profondeur et de manière coordonnée avec des armées aériennes

 

Les modalités de l’art opératif : l’offensive dans la profondeur

C’est TRIANDAFILLOV qui théorisa la notion d’offensive dans la profondeur, qui bouleverse l’échelle même de la confrontation. Celle-ci n’est désormais plus envisagée au niveau du champ de bataille (l’échelle de la Blitzkrieg) mais à celui du théâtre d’opérations (4). Le déroulé chronologique de l’affrontement n’est plus le même non plus. À la bataille classique avec ses objectifs tactiques vont succéder une série d’offensives plus ou moins rapprochées dans le temps. Ces dernières pourront se déployer sur des espaces fort éloignés les uns des autres, mais elles seront toujours coordonnées à l’échelle du théâtre. Surtout, l’ennemi n’est plus appréhendé comme un objectif matériel à anéantir, mais comme un système qu’il faut paralyser progressivement avant de pouvoir l’abattre.

L’art opératif va donc consister en plusieurs actions intégrées dans un cadre cohérent et articulé, dont l’adversaire ne distinguera pas - ou mal – les centres de gravité partant le ou les objectifs stratégiques réels. Ces offensives lui apparaîtront comme autant d’opérations cloisonnées et différentes, sans relations directes. Celles-ci se traduiront pourtant comme de véritables chocs opérationnels continus (« chocs opératifs » ou udar), des vagues offensives échelonnées dans l’espace et le temps qui ont pu faire parler d’un « rouleau compresseur » (5). On l’aura compris, l’art opératif suppose une planification logistique que la Blitzkrieg ignore et ce sont les contraintes logistiques - plus que la résistance allemande - qui arrêtent les deux offensives géantes de l’Armée rouge : Bagration en 1944 et Vistule-Oder en 1945. Ces deux opérations - chefs-d’œuvre de l’art opératif soviétique - ont cependant fait réaliser des bonds opérationnels de plusieurs centaines de kilomètres dans les deux cas (6). La première libère l’ensemble du territoire soviétique et la seconde amène l’Armée rouge, quelques mois plus tard, aux portes de Berlin.

Le dimensionnement des unités doit également s’adapter à la doctrine, et ce sont de puissantes unités mécanisées capables de combattre dans une dimension interarmes et interarmées qui émergent de l’art opératif. Si FROUNZÉ avait encouragé la coopération interarmes ainsi que la flexibilité des formations tactiques, TRIANDAFILLOV transpose déjà les principes de l’art opératif terrestre dans les airs, non pour opérer des bombardements stratégiques selon la théorie du Général Giulio DOUHET (1869-1930), mais pour acquérir la suprématie aérienne qui permettra d’appuyer les offensives dans la profondeur. Cependant, c’est encore TOUKHATCHEVSKI, qui perçoit la véritable dimension de la mécanisation des armées, ce bien avant ses homologues allemands.

L’offensive dans la profondeur créée, donc, une rupture dans le dispositif adverse à laquelle succède une séquence d’opérations combinées dont l’objectif est de couper les lignes de communication, détruire les dépôts logistiques et les centres de commandement, dévaster les infrastructures industrielles et économiques (7)... En engageant à la fois le front et les arrières de l’ennemi, elle fragmente son dispositif et menace directement ses centres nerveux et ses synergies. C’est toute la cohérence de l’ennemi en tant que système organisé qui est visée. L’offensive telle qu’elle est définie par l’art opératif ne recouvre pas seulement une profondeur au sens géographique. Elle désigne également la profondeur structurelle au sens synergétique et réseau du système ennemi, qu’il faut atteindre et anéantir en empêchant les différents échelons, composants et centres de pouvoir interagir entre eux.

L’art opératif érige aussi en principe d’action une véritable stratégie de tromperie du renseignement adverse (mais aussi des alliés). C’est la Maskirovka déception ») qui constitue un volet à part entière de toute opération avec un ensemble d’actions coordonnées visant à dissimuler et - si cela n’est pas possible - à manipuler, intoxiquer et désinformer par tous les moyens (8). Partant du sommet de l’État (de STALINE en fait) et ruisselant jusqu’aux unités élémentaires d’une armée comptant plusieurs millions de soldats, la Maskirovka a su aveugler le renseignement adverse, créer la surprise, tromper sur les centres de gravité des offensives et les objectifs stratégiques, ce que les Allemands ne parviendront pas à réaliser à l’échelle du théâtre d’opérations.

Une pensée militaire toujours féconde

Pensée féconde qui a fait ses preuves durant le plus grand conflit de tous les temps, l’art opératif a été illustré, selon la métaphore de SVETCHINE et d’ISSERSON, comme de petits pas tactiques permettant la réalisation de bonds opérationnels ; ces derniers étant toujours guidés par une stratégie émanant du pouvoir politique. La doctrine soviétique ira jusqu’à accepter qu’une offensive soit localement, ou en partie, tenue en échec dans ses modalités tactiques. Une bataille pourra être perdue localement ; là n’est pas l’essentiel. Paradoxalement, il se pourra même que la victoire émerge d’une série de défaites tactiques, pour peu que ces dernières ouvrent les perspectives stratégiques attendues non à l’échelle de tel ou tel champ de bataille, mais à l’échelle du théâtre d’opérations. La finalité de l’art opératif réside ici : à savoir ouvrir des perspectives stratégiques dont l’objectif final est l’anéantissement d’un ennemi analysé d’un point de vue systémique. Doctrine résolument offensive, l’art opératif se situe aux antipodes de la pensée militaire allemande qui ne recherchait que les victoires tactiques. Il la dépasse pour finalement la dominer.

L’héritage de l’art opératif est toujours vivant. Annonçant ce que les spécialistes ont appelé à la fin de la Guerre froide la Révolution dans les Affaires Militaires (RAM), il a été intégré à la doctrine américaine appelée Air-Land Battle à partir des années 1980. C’est aussi dans cette perspective qu’il faut aborder la modélisation de l’ennemi en cinq cercles selon la théorie du Colonel John A. WARDEN III (9). Cependant, si Air-Land Battle a pu impressionner c’est davantage par le développement et l’intégration massive de la HI-TECH dans les nouveaux systèmes d’armements et de communication que dans l’innovation conceptuelle qui, en fait, a été plutôt appauvrie. Reprenant, en effet, les principes de l’art opératif, plus que jamais optimisés par les révolutions technologiques et de l’armement de la fin du XXe siècle, la pensée militaire occidentale les ont cependant réduits à un mode d’emploi des grandes unités interarmées oubliant quelque peu la finalité profonde de l’art opératif.

L’approche systémique de l’ennemi est toujours étudiée dans les écoles militaires occidentales, et l’art opératif reste d’actualité avec la remontée des États-puissances et l’éventualité d’un retour des conflits de haute intensité en ce début de XXIe siècle. Cependant, la doctrine est aujourd’hui mise au défi de repenser son adaptation aux mutations de la conflictualité. Notamment avec l’émergence d’acteurs non étatiques, transfrontaliers, cachés au sein des populations et menant des guerres dont les espaces-temps, ainsi que les centres de gravité, constituent de nouveaux systèmes.

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  1. Cf. LOPEZ (Jean) (dir.), La Wehrmacht. La fin d’un mythe, Paris, Perrin, 2019, pp. 204-207.
  2. Cf. FRIESER (Karl-Heinz), Le mythe de la guerre-éclair. La campagne de l’Ouest de 1940, Paris, Belin, 2003, 480 p. Application tactique d’une stratégie de court-terme eu égard à l’impréparation économique du Reich à une guerre longue, la Blitzkrieg est même considérée par Karl-Heinz FRIESER comme une reconstitution a posteriori de la propagande nazie s’appuyant davantage sur les erreurs stratégiques alliées et le haut degré d’initiative tactique de la Wehrmacht, que sur un plan prémédité et encore moins un véritable effort de théorisation.
  3. Cf. WARDEN III (John A.), La campagne aérienne. Planification en vue du combat, Paris, Economica, 1998, 206 p. Officier de l’US Air Force, WARDEN a été le concepteur de la campagne aérienne de la Guerre du Golfe (1990-1991), durant laquelle il valida son modèle théorique des cinq cercles. Envisageant l’ennemi comme un système, il le décompose en cinq éléments clés qui sont par ordre d’importance : la capacité décisionnelle (le pouvoir politico-militaire), les organes vitaux, les infrastructures, la population et les forces armées. Dans ces cinq cercles se trouvent les différents « centres de gravité » qu’il faut savoir frapper intégralement ou en partie, simultanément ou de manière progressive, selon les objectifs stratégiques recherchés.
  4. Cf. Le théâtre d’opérations est un espace de taille variable dans lequel se déroule un conflit armé, bien plus large qu’un simple champ de bataille.
  5. Cf. Cette doctrine du « rouleau compresseur soviétique » était bien réelle durant la Guerre froide où une offensive du Pacte de Varsovie était encore présentée comme une succession de plusieurs échelons offensifs devant submerger et détruire les forces de l’OTAN. Le premier échelon avait ainsi pour objectif de rompre le dispositif otanien sur quelques kilomètres afin d’ouvrir des brèches accessibles à un deuxième échelon d’attaque qui s’enfoncerait de plusieurs dizaines de kilomètres avant d’être relevé, à son tour, par un troisième échelon qui porterait l’offensive au-delà de 100 km dans la profondeur.
  6. Cf. Une comparaison sera établie avec le rythme de progression des Américains et des Britanniques à l’Ouest au même moment. Il faut 45 jours aux alliés occidentaux pour libérer Caen située seulement à une quinzaine de kilomètres des plages du débarquement… Fin août, Paris vient juste d’être libérée. Il est vrai cependant que le coût humain n’est pas le même selon que l’on s’est battu en Normandie ou en Biélorussie.
  7. Cf. Nikolai Efimovich VARFOLOMEEV (1890-1939), autre théoricien de l’art opératif, affirmait en 1936 : « La victoire s’obtient par une série entière d’opérations chaînées entre elles, se développant consécutivement l’une après l’autre, logiquement liées entre elles, unies par un but final commun, chacun atteignant des buts limités, intermédiaires. »
  8. Cf. LOBOV (Vladimir Nikolaïevivh), « Rôle et place de la ruse dans l’art militaire », Stratégique, 55, 1992/3.
  9. Cf. WARDEN III (John A.), La campagne aérienne. Planification en vue du combat, op. cit.

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Carte du front de l’Est en 1942. La partie verte la plus au nord correspond au saillant de Rjev (opération Mars) et la partie jaune au sud représente la fermeture de la poche de Stalingrad (opérations Uranus et petite Saturne)

 

Une étude de cas : la bataille des quatre planètes

Bien étudié par J. LOPEZ, la bataille des « quatre planètes » (fin 1942-début 1943) est particulièrement représentative de cet art opératif soviétique. Alors que les Allemands focalisent sur la bataille de Stalingrad, depuis l’été 1942, et y usent la VIe Armée et ses alliés, les Soviétiques déclenchent sur un front nord-sud de plus de 2000 km de long, quatre opérations majeures d’encerclement dont deux sont des échecs. Du 25 novembre au 20 décembre 1942, l’opération Mars sur laquelle s’appuie l’opération Jupiter tente de réduire le saillant de Rjev. Cette région située à 230 km à l’ouest de Moscou joue un rôle important dans le système défensif allemand suite à l’échec de l’offensive contre la capitale soviétique en décembre 1941. L’offensive du Général Gueorgui JOUKOV (1896-1974) se solde par un échec qui fait près de 100 000 morts du côté de l’Armée rouge. Non seulement le Général Walter MODEL (1891-1945) a tenu mais il a détruit 1600 blindés soviétiques et empêché le deuxième mouvement en direction de Smolensk : l’opération Jupiter.

Au sud, en revanche, l’opération Uranus, déclenchée quelques jours auparavant (19-23 novembre), est un succès. La désintégration de la 3e Armée roumaine en quelques heures et la jonction des armées soviétiques le 22 novembre sur le Don, à Kalatch, permettent l’encerclement de la VIe Armée dans Stalingrad ce qui déclenche une troisième opération appelée Saturne. Mais alors que cette dernière se donnait pour objectif Rostov, partant d’encercler le Groupe d’armées A dans le Caucase, les Soviétiques s’aperçoivent que les forces encerclées dans la poche de Stalingrad sont bien plus importantes que ce qu’ils avaient estimé : il y a non pas 90 000 mais entre 260 000 et 290 000 Allemands pris au piège ! Saturne se transforme donc en opération petite Saturne dont l’objectif n’est plus de foncer sur Rostov, mais de renforcer l’étranglement de la VIe Armée, notamment en contrecarrant l’opération de secours allemande organisée par le Maréchal Erich von MANSTEIN (1887-1973) : l’opération Wintergewitter.

Alors que le plus grand nombre ne retient que la victoire soviétique de Stalingrad, faisant de celle-ci le « tournant » de la Deuxième Guerre mondiale sur le front Est, la situation s’avère bien plus complexe au printemps 1943 lorsque les deux adversaires reprennent leur souffle avant la reprise des combats majeurs à l’été. La Wehrmacht analyse la situation d’un point de vue purement tactique, et en tire une relative satisfaction. Certes, Stalingrad est un désastre qu’il est désormais difficile de cacher à la population allemande, mais les Soviétiques ont été vaincus au nord à Rjev et si MANSTEIN n’a pu sauver la VIe Armée, il a en revanche sauver le Groupe d’armées A, ainsi que les débris des groupes d’armées Don et B. Surtout, dans une manœuvre tactique de « grand style », il inflige à Karkhov, en mars, une sévère défaite aux généraux Nikolaï VATOUTINE (1901-1944) et Filipp GOLIKOV (1900-1980) rétablissant le front allemand.

Pourtant, sous l’éclairage de l’art opératif, l’analyse de l’Armée rouge est complètement différente et l’avenir devait en confirmer la justesse. Pour STALINE, la défaite du saillant de Rjev si sanglante soit-elle a, au contraire, permis de fixer de précieuses unités blindées allemandes qui ont manquées à MANSTEIN pour l’opération Wintergewitter (1). Et c’est l’échec de cette dernière qui condamne définitivement la VIe Armée dans Stalingrad. Par ailleurs, la chute de Stalingrad a pour conséquence un raccourcissement du front qui oblige MODEL au retrait et à l’abandon du saillant de Rjev en mars 1943 (opération Büffel), nonobstant sa victoire tactique sur JOUKOV et celle de MANSTEIN au même moment à Karkhov…

En résumé, on observera que les opérations soviétiques (Mars, Uranus et les deux Saturne) étaient liées en dépit de l’immensité du front, et qu’elles procédaient d’une même réflexion stratégique là où l’état-major allemand ne raisonnait qu’en situations tactiques localisées. Quel que soit le résultat de Mars, Uranus et Saturne permettent la victoire de Stalingrad qui, elle, oblige la Wehrmacht à évacuer le Caucase et le saillant de Rjev. Cette dernière évacuation permettant de sauver Moscou. D’un point de vue stratégique, ce sont tous ces événements réunis qui ont porté le véritable coup d’arrêt à la Wehrmacht et non la bataille de Moscou ni celle de Stalingrad en tant que telles. En mars 1943, c’est l’ensemble du front allemand qui a reculé en dépit de la supériorité tactique du commandement et des unités du Reich.

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  1. Cf. Dont la division d’élite Grossdeutschland. Issue du Wachtregiment Berlin – une unité de garde d’honneur et de protocole -, la Grossdeutschland est d’abord un régiment d’infanterie qui, avec la guerre, se transforme rapidement en division d’infanterie puis en division blindée. Spécialisée dans le combat d’infanterie mécanisée, la Panzer-Division Grossdeutschland (dont l’emblème est un Stahlhelm peint sur ses véhicules) s’est essentiellement battue sur le front de l’Est. Elle participe aux derniers combats dans Berlin avant de se rendre aux Britanniques.

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Ressources

  • CDEC. Pensées mili-terre [en ligne]. CONTE (Carlo), THOMAS (Baptiste) et WATRIN (Quentin), « L’art opératif soviétique et ses enseignements dans les opérations contemporaines » du 13 mars 2017 [consulté le 30 décembre 2019]. Disponible sur https://www.penseemiliterre.fr/l-art-operatif-sovietique-et-ses-enseignements-dans-les-operations-contemporaines_43_1013077.html
  • GÉRÉ (François), Dictionnaire de la pensée stratégique, Larousse, 1999, 320 p.
  • HENROTIN (Joseph) « Udar ! Shimon Naveh et l’art de la guerre au niveau opératif », DSI, 48, mai 2009.
  • ISC-CFHM-IHCC [en ligne]. LOBOV (Vladimir Nikolaïevivh), « Le général Svechin et l’évolution de l’art militaire : ses idées face à l’épreuve du temps », 2005 [consulté le 30 décembre 2019]. Disponible sur http://www.institut-strategie.fr/strat_056_Lobov.html
  • LOBOV (Vladimir Nikolaïevivh), « Rôle et place de la ruse dans l’art militaire », Stratégique, 55, 1992/3.
  • LOPEZ (Jean) et OTKHMEZURI (Lasha), Barbarossa. 1941. La guerre absolue, Paris, Passés/Composés, 2019, 958 p.
  • LOPEZ (Jean), Stalingrad. La bataille au bord du gouffre, Paris, Economica, 2008, 460 p.
  • WARDEN III (John A.), La campagne aérienne. Planification en vue du combat, Paris, Economica, 1998, 206 p.

 

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