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Claude QUÉTEL, Crois ou meurs !
Article mis en ligne le 20 juillet 2019
dernière modification le 9 septembre 2019

par Nghia NGUYEN

"CROIS OU MEURS !" OU L’HISTOIRE DE LAVOLUTION FRANÇAISE TELLE QUELLE DEVRAIT ÊTRE ENSEIGNÉE

 

 

Ancien directeur de recherche au CNRS et directeur scientifique du Mémorial de Caen, Claude QUÉTEL est un historien qui s’est particulièrement penché sur la Deuxième Guerre mondiale et la période de l’Ancien Régime. Son dernier ouvrage (1) s’intéresse à la Révolution française dont il nous livre avec brio un récit circonstancié et érudit.

Au fil des pages, on redécouvrira une histoire que beaucoup penseront déjà connaître à travers les images d’Épinal liées à l’événement : prise de la Bastille, Fête de la Fédération, exécution du Roi Louis XVI, affrontement entre la Gironde et la Montagne, Guerre de Vendée… C’est que l’enseignement de la Révolution française demeure prégnant depuis plus d’un siècle au sein de l’École républicaine. Tout élève ayant suivi un cursus scolaire a minima aura été au moins une fois en contact, soit à travers un programme d’Histoire soit un programme d’Éducation civique, avec le catéchisme républicain faisant de la Révolution une période clé de notre histoire contemporaine.

Cependant le sous-titre du livre – « Histoire incorrecte de la Révolution française » - donnera la perspective choisie d’emblée par l’auteur : déconstruire l’histoire de la Révolution telle qu’elle fut justement – et continue d’être - transmise à des générations de Français, à savoir un événement matriciel vertueux dans le meilleur des cas ; au pire une intention philanthropique (« progressiste » dirions-nous de nos jours) qui connaît un « dérapage » à partir de 1793. Un dérapage regrettable auquel la Révolution dans son ensemble ne saurait être réduite, et qui ne remet nullement en cause le bien-fondé universel des idées qui transformèrent la France à partir du printemps 1789.

M. QUÉTEL remet donc à plat les événements qui vont de la convocation des états généraux jusqu’à la prise du pouvoir du 18 brumaire par Bonaparte. Avec la rigueur de l’historien, il garde un fil chronologique et factuel, étayé par de nombreuses sources et témoignages. Si l’écriture historique demeure toujours une interprétation, l’auteur s’en tient d’abord et avant tout aux faits, donnant systématiquement la parole aux acteurs des événements, dont il livre une très utile succession de portraits, mais aussi à des historiens qu’une historiographie favorable à la Révolution s’est empressée de faire oublier (Hyppolyte TAINE, Auguste COCHIN, Pierre GAXOTTE...). Sans jamais détacher les idées politiques de leur contexte d’origine, en restituant leurs relations avec les faits, loin de toute interférence avec les « lunettes du présent », il démontre avec clarté les dynamiques profondes à l’œuvre à partir de mai 1789. Partant, c’est l’ensemble de la logique révolutionnaire qui est mise en évidence, et qui vient remettre en cause bien des idées reçues et imposées par l’École républicaine de la IIIe République à nos jours.

Que montre Claude QUÉTEL ? Si pour un non spécialiste, le qualificatif d’ « histoire incorrecte » pourrait paraître surfait tant les faits sont déjà connus (mais encore faudrait-il les restituer objectivement), l’explication factuelle nous révèle une Révolution dont l’incroyable violence n’est ni un hasard ni un accident de l’Histoire. Les faits ne sont ainsi jamais détachés des idées qui les produisent : la Liberté, l’Égalité, la Fraternité, la Vertu... L’auteur n’isole pas pour autant ces idées pour en faire des abstractions dont la valeur émancipatrice constituerait en soi une justification qui finirait par gommer les faits eux-mêmes. Cette violence meurtrière qui a balayé la France durant une décennie est, en fait, consubstantielle à une Révolution dont la réalité a précédé la qualification historiographique moderne du totalitarisme. De fait, le déchaînement de meurtres, de supplices, de massacres et d’exécutions auxquels on assiste n’est pas anarchique. Il témoigne moins de désordres que d’un événement insécable, qui offre au contraire une unité profonde. La Révolution ne se divise pas en une bonne révolution de 1789 à 1793 et une autre qui connaitrait un « dérapage » à partir de 1793. Elle forme un bloc et reste un tout cohérent bien plus animé par une logique idéologique que par la conjoncture : cette dernière ne faisant qu’exacerber ou atténuer une nature violente intrinsèque.

Certes, la Révolution a promu la Nation au détriment de la Monarchie, et elle a largement été le fait de "patriotes" au sein des assemblées et des foules. Cette Nation n’est cependant en rien partagée par l’ensemble de la société, car elle demeure fondamentalement brutale et injuste dans sa volonté à vouloir détruire les héritages de l’Ancien Régime. Quant aux "patriotes", ils représentent une minorité souvent autoproclamée, pressée d’anéantir les... traditions et assoifée du sang d’autres Français dans une société pourtant bien plus homogène culturellement qu’elle ne l’est de nos jours.

Cette unité et cette cohérence, M. QUÉTEL nous les restitue dès le début de l’ouvrage avec « Le poison du philosophisme », un premier chapitre où est posé le cadre intellectuel de la Révolution. Celui d’où découlera l’univers politique, social et mental de la Révolution. Il montre ainsi en quoi l’essor de la philosophie des Lumières est indissociable d’une idée d’utopie et de progrès que beaucoup ont voulu, encore jusqu’à nos jours, nous présenter comme des valeurs positives et émancipatrices. Loin d’ignorer la force des idées ni leur influence sur une opinion publique naissante, l’auteur dessine le cadre idéologique de la Révolution mais sans le revisiter à l’aune d’une idéologie du présent. Il présente ce cadre tel qu’il fut en son temps : d’emblée mortifère. Son travail se distinguera donc de celui de ceux qui ont voulu lisser et idéaliser la Révolution (et les Lumières), l’exonérer de son caractère intrinsèquement meurtrier ; ceux dont on percevra les arrière-pensées à l’œuvre dans les mythes républicains communément admis, souvent étayés de manière sous-jacente par un militantisme jacobino-marxiste. Du progrès et de l’utopie érigés en religion, il ne sort aucun avenir radieux mais, au contraire, d’inévitables contradictions avec le pays réel, ces dernières ne pouvant être résolues qu’à travers des voies totalitaires et justifiées par le pire des cynismes.

Bref, c’est une véritable déconstruction de la Révolution telle qu’elle est encore enseignée du cycle primaire au lycée et jusqu’à l’université à laquelle aboutit la réflexion de M. QUÉTEL. Une réflexion qui n’analyse pas au prisme d’une quelconque interprétation idéologique ou militante - ce en quoi elle emporte l’adhésion -, mais qui pose les faits sans prendre parti, restituant les responsabilités des uns et des autres dans cet immense carnage et gâchis que fut la Révolution française. Ce jusque dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : le credo encore actuel d’une doxa scolaire qui voudrait oublier que l’on massacrât aussi au nom des valeurs de cette déclaration.

Crois ou meurs ! (2) est un récit vivant et fouillé. Le lecteur sera amené à parcourir les rues de Paris avec les sans-culottes. Il ira à la rencontre du sinistre Jean-Paul MARAT (1743-1793), et sera saisi par l’atroce mort de la Princesse de LAMBALLE (1749-1792). Il pourra également assister aux réunions houleuses de la Constituante et de la Convention comme il entendra les vociférations et les appels au meurtre des écrivains et « journalistes » révolutionnaires. Dans un contexte sanglant de violence politique et sociale, il peinera toujours à comprendre l’incapacité décisionnelle d’un Roi qui, pourtant lucide, rate toutes les occasions d’inverser le cours des événements. Si ce n’est que ledit souverain resta profondément moral face au déchaînement de l’immoralité.

C’est donc un livre aussi efficace que courageux, allant à contresens de l’enseignement officiel de la Révolution française, que Claude QUÉTEL nous donne à lire. Il mérite pleinement son titre d’ « histoire incorrecte » à vouloir restituer ce que devrait être tout travail d’un historien. Au même titre que les travaux d’un Pierre CHAUNU, d’un Alexandre SOLJENITSYNE, d’un Reynald SEYCHER, d’un Alain GÉRARD ou encore d’un Patrice GUENIFFEY, Claude QUÉTEL a conscience qu’il donne « un coup de pied dans la fourmilière » (3) alors qu’il n’y a objectivement aucune polémique dans ses propos – très factuels répétons-le -, si ce n’est celle que voudraient entretenir les idéologues et autres gardiens du temple républicain (4). À ce sujet, et ce n’est pas la moindre des contributions de Crois ou meurs, on trouvera en fin d’ouvrage un très utile essai d’historiographie critique où l’auteur retrace l’histoire de l’histoire de la Révolution française (5) : une lecture préalable incontournable pour tout professeur devant faire un cours sur la Révolution.

Pour finir, on attirera aussi l’attention sur l’importance fondamentale de la dimension utopique portée par la Révolution française. Une dimension bien mise en évidence, qui lui donne un véritable fil conducteur à la fois dans sa réalité philosophique comme dans celle de ses faits historiques. Cette réflexion sur l’utopie meurtrière de la Révolution entrera donc en résonnance mutatis mutandis avec une autre réflexion : celle de Frédéric ROUVILLOIS au sujet de la révolution national-socialiste (6). Quand bien même les motivations idéologiques et les époques demeurent-elles incomparables, l’utopie s’est muée dans les deux cas en cauchemar pour de nombreux opposants et innocents. Faudrait-il oublier que Claude QUÉTEL est aussi un spécialiste de l’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale (7) ?

__________

  1. Cf. QUÉTEL (Claude), Crois ou meurs ! Histoire incorrecte de la Révolution française, Paris, Tallandier/Perrin, 2019, 510 p.
  2. Ibid. p. 135. L’expression est de Jacques MALLET du PAN (1749-1800) dans Le Mercure de France du 17 octobre 1789.
  3. Cf. Son entretien du lundi 25 mars 2019 à l’émission « L’invité du 12/13 » sur la radio RCJ.
  4. Parmi ceux-ci citons l’universitaire Jean-Clément MARTIN aujourd’hui à la retraite. Ancien professeur à l’Université de Paris I-Panthéon Sorbonne, membre de la Société des Études Robespierristes (SER), directeur de la collection « Révolutions » aux éditions Vendémiaire, et blogueur du site Médiapart, Jean-Clément MARTIN est l’exemple même d’un enseignant idéologiquement engagé, l’un des thuriféraires contemporains de la Révolution se situant dans l’héritage des historiens communistes Albert MATHIEZ et Albert SOBOUL. Son nom revient fréquemment du fait de l’abondance de sa production, et de son opposition à Reynald SECHER sur la question du « génocide » vendéen. Une opposition qui ne fut pas seulement scientifique, mais qui fut aussi souterraine en bloquant à son contradicteur l’accès à une carrière universitaire. Ayant dirigé un Dictionnaire de la contre-révolution paru en 2011 et dans lequel M. SECHER n’est pas même cité, il a orienté ses études vers une « compréhension » de la violence révolutionnaire pour ne pas dire, en clair, une relativisation de celle-ci. Selon lui, l’horreur des massacres a toujours existé quelles que soient les époques, et le fait que les Vendéens n’aient pas constitué un groupe identifié en tant que tel interdit l’emploi du terme « génocide ». Les travaux de M. MARTIN vont dans le sens d’une exonération de la perversion idéologique qui a précédé la violence politique et physique de la Révolution. Et s’il convient de réfuter toute explication monocausale d’un événement historique, a fortiori un événement aussi complexe que la Révolution française, la question de sa nature idéologique reste au cœur du sujet indépendamment de son instrumentalisation a posteriori par les diverses écoles historiques, plus particulièrement l’École marxiste et ses déclinaisons contemporaines. C’est une élite intellectuelle – parmi laquelle M. QUÉTEL souligne la représentation significative de juristes et d’avocats - qui a joué un rôle majeur dans le déclenchement de la Révolution, et qui l’a réalisée allant jusqu’au bout d’une perversion de l’idéal des Lumières dont elle était irriguée. Il est par ailleurs « étonnant » de lire des tribunes médiatiques – telles celle du 14 mai 2015 dans le journal Le Monde, « Enseignement de l’Histoire au collège : halte aux mensonges et aux fantasmes ! » - où Jean-Clément MARTIN, aux côtés d’autres professeurs connus pour leur engagement à gauche (Nicolas OFFENSTADT, Laurence DE COCK…), s’insurge contre une vision nationale de l’Histoire de France, défendant les nouveaux programmes scolaires au collège et revendiquant un enseignement de l’Histoire « loin des injonctions idéologiques ou patriotiques »… Rappelons le contexte de cette tribune lorsque Najat VALLAUD-BELKACEM était alors Ministre de l’Éducation nationale, Michel LUSSAULT son Président du Conseil Supérieur des Programmes (CSP), et où l’ « Histoire mondiale de la France », sous la direction de Patrick BOUCHERON, était en cours d’écriture (parution en 2017). Des personnes bien connues pour leur neutralité politique ! Alors que se mettent en place, en 2019, les nouveaux programmes d’Histoire - au lycée cette fois -, M. MARTIN a participé à l’élaboration de plusieurs manuels scolaires pour la classe de 1re : le manuel collaboratif d’Histoire aux éditions lelivrescolaire.net et celui des éditions Hachette. Dans ces deux manuels, on retrouvera cette inflexion à vouloir relativiser la Terreur en insistant, par exemple, sur le fait que le mot est d’emploi tardif (manuel collaboratif pp. 34-35) et qu’il a surtout servi aux Thermidoriens pour discréditer la Convention montagnarde (manuel Hachette p. 36 et p. 40). Que l’usage d’un mot soit postérieur à un événement historique ne nie pas pour autant la réalité dudit événement. Devrait-on sinon refuser à la Shoah le qualificatif de « génocide » juridiquement élaboré en 1944 par Raphael LEMKIN (1900-1959) alors que l’essentiel du meurtre de masse eut lieu en 1943 ?
  5. Cf. QUÉTEL (Claude), Crois ou meurs ! op. cit. pp. 453-478.
  6. Cf. ROUVILLOIS (Frédéric), Crime et utopie. Une nouvelle enquête sur le nazisme, Flammarion, 2014, 357 p.
  7. Cf. QUÉTEL (Claude), Tout sur Mein Kampf, Perrin, 2017, 250 p.

 


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