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Il y a pire que la mort, il y a la mort spirituelle

COLOSIMO (Jean-François), « Il y a pire que la mort, il y a la mort spirituelle », in Le Figaro, 30 mars 2018.

Article mis en ligne le 30 mars 2018

par Nghia NGUYEN

Historien des idées et des religions, directeur de l’Institut Saint-Serge, Jean-François Colosimo s’interroge avec courage dans son essai, Aveuglements, sur la responsabilité des Lumières dans le nihilisme contemporain, dont l’islamisme djihadiste est, à sa manière, une manifestation. Et insiste sur l’impossibilité de séparer et d’opposer fondamentalement le politique et le religieux.

C’est un des livres majeurs pour comprendre notre époque. Aveuglements. Religions, guerres, civilisations (Editions du Cerf) fait partie de ces essais essentiels qui nous éclairent brillamment sur le monde comme il ne va plus. Nourri de références philosophiques, plongeant dans les méandres douloureux de l’Histoire et de la géopolitique, mais ancré dans l’actualité, il bouscule idées reçues, clichés, erreurs et fantasmes sur la prétendue nécessaire sécularisation de nos sociétés et l’usage de la laïcité comme arme absolue face aux intolérances religieuses. Etablit une filiation troublante mais convaincante entre révolutionnaires français, nihilistes russes et islamistes contemporains, tous adeptes de la Terreur. Démontre que « le relativisme libéral continue à sa façon, atomisée, le caporalisme totalitaire ». Balaie le principe selon lequel toutes les religions se valent. Explique comment « l’utopie de la paix perpétuelle mène à l’enfer de la guerre perpétuelle ». Et en appelle à une démarche authentiquement spirituelle pour retrouver la (vraie) lumière et effacer notre myopie volontaire sur les maux qui rongent la France.

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  • « Aveuglements », tel est le titre de votre livre : de quelle cécité souffririons-nous ?

Chaque jour ou presque, en ouvrant le journal, la radio ou la télévision, nous apprenons que quelqu’un, quelque part, vient de tuer au nom de Dieu. Au loin, en Irak, au Sahel ou en Birmanie. Chez nous, au Stade de France, à Nice ou dans l’Aude. Chaque fois, cette nouvelle nous laisse sidérés. Que reste-t-il des Lumières ? De leurs promesses ? Où sont passés la marche du progrès, le triomphe de la raison, l’émancipation de l’humanité ? La religion ne devait-elle pas finir ? Et, avec elle, les archaïsmes, les obscurantismes, les fanatismes ? Nous restons les yeux écarquillés. C’est que le soleil moderne a tourné à l’astre calciné. Il n’éclaire plus rien. Il est en fait responsable de l’éclipse du sens qui nous plonge dans le noir.

  • Comment expliquez-vous alors ce que les sociologues et les politologues appellent le « retour du religieux » ?

En montrant que le religieux n’a pas eu à revenir parce qu’il n’est jamais parti. Dans le mythe antique, Prométhée dérobe à Zeus le feu sacré. Dans la légende moderne, il le fabrique. C’est le temps de l’homme-dieu. Robespierre, Lénine, Hitler sont des inventeurs de religions conscients et acharnés. Ils expulsent le christianisme pour le remplacer par des cultes scientistes qu’ils conçoivent comme rationnels : l’Etre suprême, le matérialisme historique, la surhumanité biologique. Ils improvisent des credo, des clergés, des communions. Leur détournement symbolique aboutit à la mort industrielle : la guillotine, le goulag, Auschwitz. Pourquoi ? Parce que, quand on veut faire descendre de force le Ciel sur la Terre, la régénération des masses n’attend pas. Elle requiert l’extermination des « dégénérés ». Les religions politiques ont été infiniment plus meurtrières que les religions historiques.

  • Cette dimension religieuse, perceptible dans les totalitarismes, s’applique-t-elle aussi bien à nos sociétés profondément sécularisées ?

Ce que l’on nomme la sécularisation, c’est précisément comment la modernité a divinisé le fait social. D’abord par le haut, en transférant les attributs de Dieu à l’Etat. Devenu à son tour souverain, l’Etat se fait transcendant, omnipotent, omniscient. Il s’arroge le monopole de la loi et de la violence. Il ordonne le sacré, commande le sacrifice. La IIIe République se dote d’un baptême, d’un catéchisme, d’un panthéon et survit à l’hécatombe abyssale de la Grande Guerre par le culte des morts tombés pour la Patrie. Au même moment, les soviets embaument Lénine pour l’éternité. L’aspiration démocratique vient compliquer ce schéma.

Dans les sociétés postmodernes d’opinion et d’abondance comme la nôtre, un deuxième transfert s’opère. Cette fois, par le bas. L’individu souverain supplante l’Etat souverain. Tyran auto-couronné, il érige sa subjectivité en droit divin. Il exerce absolument son arbitraire. Son consumérisme sans limite se révèle comme la face cachée de son égalitarisme sans frein. Résultat ? Plus les structures de foi traditionnelles reculent, plus les communautés de croyance anarchiques fleurissent. Le marketing s’étend à la mystique et la spiritualité a ses supermarchés. On rit de la messe dominicale, mais on lit l’horoscope quotidien. Le relativisme libéral continue à sa façon, atomisée, le caporalisme totalitaire. Ce sont les deux faces d’un même nihilisme.

  • Vous semblez dire que, au fond, le politique ne fait que singer le religieux, qu’il n’en est que la forme dégradée…

Non. Mais c’est un de nos aveuglements que d’opposer le religieux et le politique comme deux sphères exclusives. Ils ne cessent en fait de se réfléchir l’un et l’autre, selon un effet de miroir. À Rome, religio désigne le culte de l’empereur, les rites prescrits dans les temples homologués, les dévotions familiales de rigueur dans le cadre du foyer. Le mot s’applique au lien objectif qui soude une communauté humaine en un tout consistant et cohérent. Il renvoie aux représentations invisibles qui la font s’unir, se dépasser et se transmettre. Le croire personnel et intime, que recouvre le terme superstitio, est annexe et indifférent dès lors qu’il ne contrarie pas l’ordre public.

Cette religion civique dont a rêvé Rousseau, le Nouveau Monde en a fait une réalité. Aux Etats-Unis, Dieu figure sur le dollar, le président jure sur la Bible, le Capitole est un sanctuaire parlementaire et Thanksgiving, un offertoire populaire. Avec, pour conséquence, que la mobilisation de la jeunesse au service de guerres lointaines et idéalisées bat son plein. Tout un appareil politico-religieux dont l’Union européenne est incapable et qui explique pourquoi elle est sans frontières, sans diplomatie et sans armée.

  • Assisterait-on, dès lors, à la victoire posthume de Carl Schmitt et de son célèbre concept de « théologie politique » ?

Posant faussement au défenseur du catholicisme mais véritablement tenté par le nazisme, Schmitt théorise, dans l’entre-deux-guerres, la dictature de la décision, de l’urgence et de l’exception. Autrement dit, la primauté de la force. Il ne met pas moins au jour trois phénomènes modernes qui sont fondamentaux. D’abord, que le politique repose toujours plus sur la logique de l’ami et de l’ennemi. Ensuite, que les idées politiques prétendument neuves ne sont jamais que de vieux axiomes théologiques laïcisés. Enfin, que l’enrôlement des civils et des populations dans la guerre provoque en retour l’apparition du partisan en armes, qu’il se veuille réactionnaire ou révolutionnaire. La faute de Schmitt, c’est de naturaliser ce constat, d’en retirer une doctrine et de la légitimer. Ce judéophobe viscéral sera, ainsi que je le montre, l’inspirateur des terroristes rouges et bruns des années 1970 en Allemagne ou en Italie qui influenceront le développement du djihadisme au Proche-Orient. Significativement, Carlos s’est converti au sunnisme militant en prison.

  • Dans votre livre, vous établissez une parenté directe entre les nihilistes russes du XIXe siècle et les djihadistes du XXIe siècle. Pensez-vous que l’islamisme ne soit que le faux nez contemporain d’une « philosophie » plus ancienne ?

Mais les nihilistes russes du XIXe siècle se revendiquent eux-mêmes des terroristes français du XVIIIe siècle ! Si l’on veut établir une généalogie complète, il faut remonter à Saint-Just avant de redescendre vers Netchaïev et Ben Laden. Le « populicide » de Vendée, pour reprendre le mot créé par le progressiste qu’était Gracchus Babeuf, représente le premier projet d’une purification systématique du corps social où le simple fait d’exister vaut culpabilité, condamnation et exécution. Réactivant ce principe, la Terreur en actes va causer en Russie, entre 1895 et 1917, pas moins de 23 000 attentats se soldant par plusieurs dizaines de milliers de morts avec une tendance croissante au recrutement en milieu criminel, à l’incitation au geste spontané et à la liquidation de gens ordinaires. Les confessions de ces tueurs suicidaires pourraient servir de bande-son aux massacres de mars 2012 à Toulouse, de janvier et novembre 2015 à Paris. Les djihadistes sont aussi, ne nous en déplaise, les enfants adultérins de 1793 et 1917.

  • Cette double filiation n’est-elle pas quelque peu exagérée ? Les Lumières dont se réclamait la Révolution ne sont-elles pas justement la meilleure arme à opposer aux intolérances religieuses, notamment islamiques ?

À moins de comprendre et d’assumer que l’inverse est vrai, on rate l’essentiel. À commencer par la capacité de riposter. C’est encore un aveuglement typiquement contemporain que d’invoquer une prétendue résurgence du Moyen Age, forcément ténébreux et barbare, pour expliquer l’avènement de Daech. Ce trompe-l’œil découle de la propagande antireligieuse des encyclopédistes. Mais, quoi qu’il en ait été de l’Inquisition ou de la Saint-Barthélemy, à l’évidence injustifiables, on ne saurait ignorer que la chasse aux sorcières qui a ravagé l’Europe aux Temps modernes a été menée non pas par les Eglises mais par les Etats, non pas au nom de l’Evangile, mais de la Raison. Avec un bilan sans précédent en nombre et en intensité : de 60.000 à 100.000 suppliciés sur moins d’un siècle, entre 1560 et 1650. On manifeste la même hémiplégie intellectuelle lorsqu’on demande aux musulmans de construire un Islam des Lumières, modernisé et réformé. Ils y ont pensé et ils y ont travaillé sans relâche depuis la fin du XVIIIe siècle et ce à quoi ils ont abouti est très précisément l’islamisme.

  • L’historien des idées et des cultures que vous êtes estime-t-il que, de ce point de vue, toutes les religions se valent ?

Tous les dieux ne sont pas égaux, loin s’en faut. C’est là un mirage de plus, favorisé par l’ignorance générale quant au fait religieux. Si n’importe quelle croyance est à même de secréter sa propre forme de fondamentalisme, l’Islam présente une porosité singulière à l’islamisme. Une des raisons en est que la foi coranique se constitue originellement comme un monothéisme politique strict, total, achevé, se voulant universel tandis que l’Oumma se forge dans le conflit dès ses débuts, puis connaît la division immédiatement après la mort de Mahomet. D’où cette ambivalence que pointent les études de l’Institut Pew : aujourd’hui, les musulmans se montrent les plus coercitifs pour les minoritaires lorsqu’ils sont majoritaires et les plus contestataires envers les majoritaires lorsqu’ils sont minoritaires. Le monde musulman n’a pas besoin de plus de politique, mais de plus de théologie.

  • Au cours de vos divers essais, vous avez commenté la « théodémocratie américaine », la « théodicée russe » ou encore la « théosophie iranienne » pour rendre compte des mutations géopolitiques. Quelle radiographie planétaire en retirez-vous ?

Nous assistons à un conflit mondialisé entre deux fondamentalismes prosélytes de création moderne et à prétention globale, l’islamisme sunnite et l’évangélisme américain. On ne saurait les confondre. Mais, en décrétant lutter pour le Bien, la Liberté, l’Humanité au cours d’expéditions intitulées « Justice illimitée » ou « Détermination absolue », les Etats-Unis maximalisent la guerre, diabolisent l’adversaire et confortent la conception apocalyptique qui l’anime. Au « zéro mort » du Pentagone répond ainsi le « tous morts » du califat. C’est une voie sans issue. L’utopie de la paix perpétuelle mène sans surprise à l’enfer de la guerre perpétuelle. La Russie orthodoxe et l’Iran chiite, certes peu aimables, représentent des leviers pour sortir de l’impasse. Que Paris les ait longuement ignorés pour s’aligner sur Washington a eu pour prix notre impuissance. Or, la France ne peut se résigner à une telle marginalisation, contraire à sa vocation.

  • La fin de l’Histoire est-elle pour demain ?

L’heure, la Bible y insiste, est inconnue. Il en va différemment de l’effacement de l’Europe, toujours possible comme il arriva un jour à Athènes. Mais vers quelle espérance se tourner ? La ministre de la Défense n’a guère été avisée de saluer le « sacrifice suprême » du lieutenant-colonel Beltrame sans le qualifier : Arnaud Beltrame n’a pas seulement accompli son devoir de gendarme au point d’en perdre sa vie terrestre, il a plus essentiellement témoigné de sa foi de chrétien en la vie éternelle jusqu’à la gagner. Il a démenti le martyre mensonger par son martyre authentique. Face au nazisme, la poétesse Catherine Pozzi notait déjà qu’affronter le mal radical requiert moins des héros que des saints. Il y a pire que la mort et c’est la mort spirituelle. Sans retour à l’eschatologie, nous disparaîtrons, engloutis sous nos myopies volontaires. Et jamais nous ne verrons que la nuit épaisse du vendredi saint ne fait que préparer à la radiance matinale de Pâques.

Propos recueillis par Jean-Christophe Buisson

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  • COLOSIMO (Jean-François), Aveuglements. Religions, guerres, civilisations, Cerf, 2018, 544 p.

 


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