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Être Français, ce n’est pas une formalité administrative

Dans le nouveau clivage (progressistes contre conservateurs) promu par Emmanuel Macron, Alain Finkielkraut se place résolument du mauvais côté. Après deux mois de polémiques sur le burkini, il s’étonne d’entendre les défenseurs du vivre-ensemble se faire les protecteurs d’un vêtement politico-religieux qui « offre aux autres baigneurs le spectacle deux fois pénible de la servitude et du rejet ».

Alain FINKIELKRAUT, "Être Français ce n’est pas une formalité administrative mais une forme de vie", in Le Figaro, 9 septembre 2016.

Article mis en ligne le 4 janvier 2017
dernière modification le 18 février 2017

par Le Figaro, Alain FINKIELKRAUT
  • Emmanuel Macron veut dépasser les anciens clivages et oppose conservateurs et progressistes. Que vous inspire son ambition ?

Alain FINKIELKRAUT - Jeunesse n’est pas toujours synonyme de nouveauté. Emmanuel Macron se targue de moderniser la vie politique française en remplaçant le vieux clivage gauche-droite par l’opposition des progressistes et des conservateurs. Or, aujourd’hui, c’est toute la classe politique qui fait de « conservateur », un gros mot. Au moment où il prétend quitter le troupeau, Macron le rejoint avec une docilité ardente. Il ne fait pas cavalier seul, il se conforme au discours dominant. Pour Luc Chatel, le progrès, ce sont les OGM, l’élevage industriel et le gaz de schiste ; pour Macron, le progrès, c’est multiplier les start-up , faciliter les trajets en autocar et répandre dans les banlieues le désir de devenir milliardaire. Il aurait aussi voulu, pour stimuler la consommation, autoriser la pose de panneaux publicitaires dans les villes de plus de dix mille habitants.

Mais, comme le gouvernement de François Hollande ne fait les choses qu’à moitié, cette réforme n’a pu voir le jour. Le leader du mouvement En marche ! ayant été l’assistant éditorial de Paul Ricœur, je voudrais soumettre à sa méditation, s’il a le temps de faire une pause, ces lignes d’un philosophe que Ricœur admirait et qu’il a magnifiquement commenté, Hans Jonas : « Brusquement ce qui est tout bonnement donné, ce qui est pris comme allant de soi, ce à quoi on ne réfléchit jamais dans le but de l’action - qu’il y ait des hommes, qu’il y ait la vie, qu’il y ait un monde fait pour cela - se trouve placé sous l’éclairage orageux de la menace émanant de l’agir humain. C’est dans cette même lueur d’orage qu’apparaît la nouvelle obligation. Née de la menace, elle insiste nécessairement avant tout sur une éthique de la conservation, de la préservation, de l’empêchement et non sur une éthique du progrès et du perfectionnement. »

Et il ne s’agit pas seulement d’écologie ni de la résistance nécessaire à l’enlaidissement du monde. Il s’agit aussi du droit à la continuité historique. Ce droit est aujourd’hui bafoué par la dictature du présent qui sévit aussi bien dans les médias qu’à l’école. On aimerait donc que les hommes politiques le défendent, car, comme l’a écrit Ortega y Gasset, « l’homme n’est jamais un premier homme, il ne peut commencer à vivre qu’à un certain niveau de passé accumulé ». Je doute que cette défense soit au programme d’Emmanuel Macron car il se prend lui-même pour le premier homme.

  • Pourquoi être conservateur ?

Il ne faut pas être seulement conservateur. Il faut pouvoir se poser la question « quoi garder ? quoi changer ? ». Hélas, sous couvert de progressisme et pour les beaux yeux des nouvelles technologies, c’est, à droite comme à gauche, la grande braderie qui prévaut. J’invite aussi ceux qui veulent libérer l’innovation de la tradition, la créativité de la mémoire, à lire Simone Weil : « L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c’est nous qui, pour le construire, devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé. »

  • Que vous inspire l’affaire du burkini ?

Un mot sur les mots pour commencer. Nous ne parlons plus tout à fait la même langue qu’au XXe siècle. Un flot de néologismes a envahi sans crier gare la conversation commune. Internet et l’islam en sont les deux principaux pourvoyeurs. Nous vivons à l’heure des geeks, des tweets, des blogs, des mails, des smileys, des selfies, des podcasts, des applis, des hashtags, de WhatsApp, de Facebook ou d’Instagram. Nous googlisons à tour de bras, nous likons plus souvent qu’à notre tour. Et que cela nous plaise ou non, que nous le likions ou pas, nous voici devenu incollables sur l’oumma, la charia, la fitna, la jahiliya, le salafisme, le wahhabisme, le hidjab, le niqab, l’abaya et bien sûr le djihad. Burkini est le petit dernier de ces termes inquiétants devenus familiers.

Moi qui ai écrit jadis un dictionnaire de mots-valises, j’apprécie en connaisseur l’inventivité de celui-ci : la burqa et le bikini, le mollah Omar et Jayne Mansfield rassemblés dans un même vocable, il fallait le faire. Quelle prouesse ! Mais aussi quel mensonge ! Le bikini est l’emblème des sociétés qui valorisent en premier lieu l’être humain individuel. La burqa manifeste, à l’inverse, la primauté de la société comme un tout sur chacun de ses membres pris isolément. En parlant de burkini, on fait comme si cette opposition entre holisme et individualisme n’existait pas, comme si tout était partout affaire de choix individuels. C’est cet aveuglement qui conduit les journalistes et les universitaires américains à stigmatiser les arrêtés pris par certaines villes françaises contre le port de cet accoutrement avec une indignation où la naïveté le dispute à l’arrogance. Ils sont devenus, ces Américains en colère, le surmoi de la gauche française.

  • Et la liberté ?

Invoquer la liberté souveraine des individus pour justifier l’imposition sociale d’un carcan, c’est jouer sur les mots. C’est jouer sur les mots aussi que de parler de pudeur. À l’opposé de la retenue, de la modestie, de l’effacement de soi qu’implique le beau mot de « pudeur », le burkini est un drapeau. La discrétion n’est pas de mise (on a vu ce qu’il en a coûté à Jean-Pierre Chevènement d’utiliser ce terme). Notre époque est celle de l’affichage. Les femmes en burkini ne cachent leurs corps que pour mieux exhiber leur soumission et leur séparation. Elles offrent aux autres baigneurs le spectacle deux fois pénible de la servitude et du rejet. Elles subordonnent ostensiblement leur existence à celle des hommes dont elles dépendent et elles font savoir qu’il ne saurait être question pour elle de se lier et a fortiori de se marier avec un non-musulman.

Comme l’écrit fort justement Philippe d’Iribarne, quand plusieurs groupes humains se rencontrent, ce que les anthropologues appellent « l’échange des femmes » constitue l’élément fondamental d’une véritable alliance : « l’Islam orthodoxe refuse cette alliance. À la manière des conquérants, il veut bien prendre et non donner. » Une barrière est ainsi dressée entre deux mondes. Troisième imposture, ultime mystification après l’apologie de l’emprise communautaire au nom des libertés individuelles et la défense de l’exhibitionnisme politico-religieux au nom de la pudeur, cette barrière de séparation trouve ses principaux soutiens parmi les champions du vivre-ensemble et du métissage.

  • Nombre de féministes ont défendu le port du burkini…

Pour certaines féministes, la domination n’a qu’un visage : celui des White Europeans Males, comme on dit sur les campus de Berkeley ou de Columbia. Face à cet ennemi, toutes les minorités sont solidaires, affirment ces féministes, et comme elles n’aiment pas voir l’histoire réelle démentir cette histoire rêvée, elles dénoncent le racisme, là où elles devraient militer pour l’égalité entre les sexes. On les voit ainsi soutenir, au nom de la défense des opprimés, la représentation de la femme comme une obscénité ambulante. Pendant ce temps, en Iran, des femmes publient à leurs risques et périls des photos d’elles tête nue sur une page Facebook intitulée My Stealthy Freedom (ma liberté furtive). Et, interrogée par Le Monde, sur les musulmanes en Europe qui se radicalisent dans la tradition et choisissent de porter le voile, une Égyptienne répond ceci : « Parce qu’elles ont le luxe de vivre dans un pays libre, elles font le choix de moins de liberté. Elles utilisent quelque chose qu’elles ne comprennent pas pour leur propre confort identitaire sans voir à quel point ce symbole fait mal ailleurs. »

  • Que vous inspire la décision du Conseil d’État ?

Thierry Tuot est l’un des trois rédacteurs de l’arrêt du Conseil d’État invalidant les arrêtés municipaux qui visaient à proscrire l’usage du maillot de bain intégral. Ce conseiller d’État s’est fait connaître, il y a trois ans, par un rapport sur la refondation de la politique d’intégration, intitulé « La grande Nation : pour une société inclusive ». On y apprend avec intérêt que ce qui menace la France, ce n’est pas l’immigration incontrôlée, ce n’est pas l’homogénéisation ethnique ou religieuse des quartiers dits populaires, ce n’est pas la violence endémique qui y sévit, ce n’est pas la sécession de plus en plus manifeste d’une partie des musulmans. C’est, sous couvert d’assurer une continuité historique, « la ronchonne célébration du village d’autrefois ». Tuot demande à la France de regarder devant soi et, pour mieux accueillir « l’Étranger superbe aux yeux profonds, à la démarche légère, aux lèvres mi-closes toutes frémissantes de chants » (c’est sur ces vers de Novalis que s’ouvre son rapport), de résilier sa dette envers le passé et d’abandonner toute idée de transmission d’un héritage.

Rien de ce que nous sommes ne doit empêcher l’Autre d’être pleinement ce qu’il est. Il ne s’agit plus d’intégrer mais d’inclure : « L’intégration mène des populations mal définies sur un parcours incertain pour rejoindre on ne sait quoi. » Thierry Tuot conçoit donc le droit et les droits comme une machine de guerre contre nos mœurs. À cela, les simples gens réagissent en disant comme en Corse : « On est chez nous. » Cette affirmation est sommaire et brutale. Elle n’a rien à voir, cependant, avec le slogan de triste mémoire « la France aux Français ». Il ne s’agit pas de refuser à ceux qui viennent d’ailleurs la possibilité de partager l’identité nationale, il s’agit de rappeler à ceux qui exècrent cette identité, qu’être français, ce n’est pas seulement une formalité administrative mais une forme de vie et que celle-ci n’est pas négociable.

Il ne revient pas au droit d’oublier que la France est une nation pourvue d’une histoire et d’une culture. Faire fi de cette réalité, la contester, en grignoter progressivement le territoire, cela peut constituer un trouble à l’ordre public que le droit doit être en mesure de sanctionner. Tout islamiste n’est pas un terroriste, mais le terrorisme n’est pas le seul défi auquel nous soyons confrontés. Il importe avant qu’il ne soit trop tard de ne pas rester les bras ballants devant ce que Philippe d’Iribarne encore appelle très justement « la capacité de l’Islam radical à susciter l’émergence d’une contre-société à qui il ne fournit pas seulement des règles de vie et une identité mais une mission sur le front d’un combat planétaire ». L’islamisation de la France est l’objectif assumé des salafistes et des Frères musulmans et Marwan Muhammad, le directeur du CCIF, qui vient de porter plainte contre les arrêtés anti-burkini, a organisé à la rentrée 2012 une campagne publicitaire sur le thème : « la Nation, c’est nous ». Aucun Français, au sens traditionnel du terme, ne figurait sur les affiches.

  • La réforme du collège devient réalité…

La gauche, c’est l’abolition des privilèges, mais il y a deux manières d’abolir les privilèges : les généraliser ou les supprimer. La gauche gouvernementale a choisi la deuxième voie. Au nom de l’égalité, elle a chassé ce qui restait de culture à l’école. Elle a déclaré la guerre au cours magistral, ce vestige de la société hiérarchique, et, avec les enseignements pratiques interdisciplinaires, elle favorise maintenant le développement des « compétences non cognitives » telles que le dynamisme ou la coopération. C’est la part de moi qui est de gauche qui ne lui pardonne pas cette orientation.

  • « L’identité malheureuse » est au cœur de la campagne des primaires de la droite…

L’identité malheureuse est un constat. Pour qu’elle ne devienne pas un destin, il faudrait que tout le monde s’accorde sur le diagnostic. C’est loin d’être le cas. À tout aveu de nostalgie, l’esprit du temps répond par une bordée d’injures.

Propos recueillis par Vincent Tremolet de Villers


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