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Le lancement du Dreadnought (1906)
Article mis en ligne le 22 septembre 2017
dernière modification le 7 octobre 2017

par Nghia NGUYEN

Le HMS Dreadnought en 1906

 

Les origines de la supériorité navale britannique

La doctrine navale qui va faire de la Royal Navy la première puissance maritime mondiale à la veille du conflit de 1914, est le fruit de considérations stratégiques que l’on peut faire remonter au XVIe siècle. C’est en effet à partir du règne d’Élisabeth Ire (1533-1603) que le Royaume d’Angleterre prend conscience de sa vulnérabilité face à une invasion venue de la mer. Dès la même époque, les Anglais commencent aussi à prendre conscience de ce que leur prospérité économique naissante doit au commerce transocéanique. De ces deux postulats découle une doctrine navale qui demeure inchangée dans ses principes jusqu’au XXe siècle. En se donnant la première marine de guerre et de commerce, l’Angleterre fait le choix d’une thalassocratie qui la met à l’abri de toute invasion venue du continent européen, et lui assure la liberté des communications océaniques. Qui plus est, la puissance navale lui permet aussi de détruire le commerce de l’ennemi et de lui imposer un blocus : en un mot de l’asphyxier économiquement.

La mise en oeuvre d’une telle doctrine stratégique a pour conséquence un effort de guerre naval réalisé tôt dans l’histoire du Royaume-Uni, et qui lui donne, à la fin du XIXe siècle, la marine de guerre la plus puissante du monde. Une série de conflits tout au long du XVIIIe siècle – qui se poursuivent avec les guerres de la Révolution à l’aube du XIXe siècle - explique la quasi permanence de cet effort avec toutes les conséquences technologiques et, bientôt, industrielles induites. De tous temps, la construction navale – notamment militaire – a été un puissant stimulant économique et technologique, transversale à nombre de secteurs d’activité et concentrant techniques de pointes, savoir-faire et capitaux. Non seulement, la marine britannique maîtrise les techniques maritimes de son époque, mais elle y ajoute une expérience de la mer grandissante au fil des guerres. Le recrutement et l’entraînement des équipages, ainsi que les manœuvres tactiques font la différence avec les marines rivales, notamment la marine française dès le XVIIIe siècle.

La Royal Navy à la veille de la Première Guerre mondiale

Sans s’être exclusivement forgée dans l’adversité avec la France, la puissance navale britannique est essentiellement tournée contre celle-ci, ce jusqu’à l’extrême fin du XIXe siècle. La Guerre de Sept Ans (1756-1763) a permis de consolider et d’étendre le réseau des bases navales anglaises au détriment du premier empire colonial français. La révolution industrielle - qui naît en Grande-Bretagne dès le XVIIIe siècle - achève d’asseoir la domination planétaire de celle-ci. Bases navales et points d’appui pour le charbonnage des bâtiments de la Royal Navy sont désormais présents sur tous les continents, dans les océans Atlantique, Indien, Pacifique et, surtout, en Mer Méditerranée où se nouent nombre de rivalités européennes. En 1914, cinq escadres surveillent l’ensemble des mers et des océans, gardant les points de passage stratégiques : Gibraltar, Suez, Singapour… Le Royaume-Uni, quant à lui, est protégé par une flotte à part entière, la plus importante : la Home Fleet.

Lorsque débute le XXe siècle, la Royal Navy se présente donc comme une force homogène, qui dispose d’un avantage quantitatif incontestable. Elle l’emporte sur toutes les autres marines rivales en nombre de bâtiments les plus puissants, ceux autour desquels se construit et s’articule la doctrine de combat (capital ships) de l’époque : les cuirassés. Véritables monstres des mers, les cuirassés sont, à l’heure de la révolution industrielle, les symboles de la puissance navale, des orgueils nationaux et de l’impérialisme, mais aussi la vitrine technologique, industrielle et économique des États. Dans la course aux armements navals, c’est la Grande-Bretagne qui est en tête avec une flotte de plus de 60 cuirassés (toutes classes confondues) en 1914.

Cette avance est le résultat du « Two power standard ». Énoncée pour la première fois en 1772, confirmée dans le Naval Defense Act de 1889, ainsi qu’en 1904, la doctrine du « Two power standard » fait de la supériorité de la Royal Navy une véritable priorité. Pour cela, les bâtiments de la Navy doivent être égaux en nombre à ceux de la flotte adverse la plus puissante avec une marge de supériorité de 10%. Pendant longtemps, la flotte adverse désignée était la flotte de guerre française. Avec l’alliance franco-russe de 1891, la Royale reste l’ennemie stratégique mais à laquelle est désormais ajoutée la flotte du Tsar… La Royal Navy doit donc être égale à ces deux marines réunies, avec une marge supplémentaire en nombre de navire de 10%. Cependant, ce rapport de force évolue sensiblement avec l’Entente cordiale (1904) et le rapprochement avec la Russie (1907), qui désormais désigne le Reich de Guillaume II comme le nouvel adversaire stratégique.

 

L’Amiral John A. FISHER

 

La construction du HMS Dreadnought

L’avènement de Guillaume II de Hohenzollern (1859-1941) en 1888, et l’orientation nouvelle qu’il donne à la politique étrangère allemande à partir de 1890 (Weltpolitik), transforme les lignes de clivage. Désireux de donner un empire colonial à la mesure de la puissance économique et industrielle, partant politique du Reich, le Kaiser mène une politique perçue de Londres comme agressive si ce n’est dangereuse. Pire, en saisissant l’importance des enjeux maritimes - chose nouvelle pour une puissance traditionnellement continentale -, l’Allemagne wilhelmienne s’affiche comme une menace grandissante pour la Grande-Bretagne. C’est, en effet, sous le règne de Guillaume II qu’est lancé un effort de construction naval sans précédent. Certes, la marine du Reich ne parvient pas à égaler celle du Royaume-Uni, mais son essor s’appuie sur une puissance industrielle et technique réelle. Surtout, tard venue dans la course aux armements navals, l’Allemagne de Guillaume II lance des programmes neufs et modernes et innove en matière d’arme sous-marine, alors que dans le même temps une partie de la flotte britannique accuse un certain vieillissement. Cet effort majeur a un artisan : le Grand-amiral Alfred von TIRPITZ (1849-1930). Ce dernier donne à l’Allemagne sa première grande doctrine navale (1).

C’est dans ce contexte que le chef de l’Amirauté britannique, l’Amiral John Arbuthnot FISHER (1841-1920), Premier Lord de la Mer, lance la construction d’un cuirassé révolutionnaire dans sa conception : le HMS Dreadnought (2). Le délai entre la mise sur cale (2 octobre 1905) et le lancement du bâtiment (3 octobre 1906) fut en soi un exploit, mais le Dreadnought apportait bien plus. Jusqu’à présent les cuirassés, « capital ships » héritiers des bâtiments de ligne à trois ponts de l’ancienne marine à voile, se présentaient comme des bâtiments de 12 à 16 000 tonnes. Ils étaient protégés par une ceinture blindée de plusieurs centimètres d’épaisseur (fer, puis acier et acier/chrome-nickel), et filaient au maximum 19 noeuds. Ils emportaient une artillerie lourde à longue portée destinée aux combats contre d’autres cuirassés, mais aussi une artillerie intermédiaire plus légère adaptée à des objectifs plus petits, plus mobiles (les torpilleurs par exemple), à engager sur des distances plus courtes. Il en résultait une artillerie multicalibres qui, non seulement, complexifiait la production industrielle mais complexifiait également le stockage des diverses munitions dans les soutes des bâtiments.

Avec une ceinture blindée de 280 mm au plus épais, le nouveau cuirassé atteignait des pointes de 21 noeuds. Cette vitesse, remarquable à cette époque pour un tonnage supérieur aux classes de cuirassés précédentes, s’expliquait par une nouvelle motorisation. Le Dreadnought fonctionnait toujours au charbon, mais avec des turbines vapeur plus puissantes que les traditionnelles machines à vapeur à triple expansion. Avec la deuxième révolution industrielle - et les progrès réalisés notamment par l’ingénieur thermicien Rudolf DIESEL (1858-1913) -, ces turbines évolueront rapidement vers une propulsion mixte charbon/mazout, puis mazout. Ce dernier présentant des performances calorifiques supérieures à celles du charbon pour un stockage plus aisé et une signature fumée plus discrète. D’emblée, la vitesse du HMS Dreadnought lui confère une nette supériorité sur tous les autres cuirassés.

C’est, cependant, dans le domaine de l’armement que l’avantage décisif est réalisé. Pour la première fois, les Britanniques vont standardiser l’artillerie, supprimant les calibres intermédiaires. C’est le principe du « all big gun ship » qui voit désormais dix pièces de 305 mm réparties par batteries de deux sur cinq tourelles. La disposition de ces dernières permettent une concentration de tir de 8 pièces par babord ou tribord, alors que les autres cuirassés ne peuvent concentrer que des tirs de 4 pièces. Désormais seule subsiste une artillerie secondaire (22 canons de 76 mm) pour repousser les attaques de torpilleurs.

La torpille, l’efficacité de l’artillerie navale comme la vitesse des bâtiments obligent désormais à allonger considérablement les portées des canons, et les combats navals se livrent désormais à des distances de l’ordre d’une dizaine de kilomètres. Les techniques de tir deviennent alors complexes : si le combat s’effectue encore à portée visuelle (en-deçà de l’horizon), mais à l’aide d’instruments optiques (télémètres), il comporte plusieurs phases. Le tir par salves est le plus efficace pour encadrer dans un premier temps le bâtiment adverse. L’observation des impacts autour de celui-ci, permet de définir des paramètres de réglage qui, à leur tour, permettent un deuxième tir dit d’efficacité car devant faire but. Ajoutons que les tirs se réalisent à une époque où l’ordinateur n’existe pas, où les calculs différent selon la taille des canons engagés, que le bâtiment bouge durant le tir et que la météo n’est pas toujours favorable…

En passant à une artillerie à longue portée monocalibre, le HMS Dreadnought simplifie considérablement les problèmes logistiques liés à des munitions diverses. Il permet surtout de rationaliser les techniques de tir avec, désormais, un seul officier de tir (le « fire director ») et une direction de tir centralisée. La prochaine étape sera le télépointage, qui sera généralisé durant la Première Guerre mondiale, et permettra de faire tirer simultanément plusieurs pièces.

Les conséquences du lancement du HMS Dreadnought

Le lancement du HMS Dreadnought, en octobre 1906, frappa de stupeur l’ensemble des amirautés. Avec ce bâtiment annonçant une nouvelle génération de cuirassés, la Royal Navy ne confortait pas seulement sa supériorité numérique sur les autres marines mais elle marquait aussi son avance qualitative. L’Amiral FISHER enfonça le clou l’année suivante avec le lancement d’un nouveau type de bâtiment : le croiseur de bataille. Avec le HMS Invincible, la flotte anglaise disposait d’un bâtiment aussi bien armé que le HMS Dreadnought (8 canons de 305 mm mais une artillerie intermédiaire de 102 mm en plus), aussi bien motorisé avec un blindage plus léger. De fait, le HMS Invincible pouvait atteindre une vitesse de 28 noeuds, ce qui en faisait également un « combattant ship » redoutable.

Le Dreadnought déclassa du jour au lendemain les cuirassés de toutes les flottes. Quant à l’Invincible, il fit de même pour la catégorie des croiseurs. Effets pervers de ce déclassement, cuirassés et croiseurs de la Royal Navy devinrent eux aussi obsolètes dans le même temps… Le lancement du HMS Dreadnought exacerba la course aux armements navals à la veille de la Première Guerre mondiale. Les marines rivales de la Royal Navy - notamment la Kaiserliche Marine – se mirent à construire des programmes équivalents, relativisant la supériorité britannique au moment où la Navy devait, elle aussi, moderniser sa flotte de cuirassés et de croiseurs.

 

 

  1. Cf. CARON (François), « De la maîtrise de la mer », in Stratégique, 89-90, 2008/1, pp. 101-147. La « théorie du risque », énoncée par l’Amiral TIRPITZ, consistait à annuler la supériorité navale britannique soit en refusant la bataille, soit en infligeant à la Royal Navy de telles pertes lors d’une confrontation qu’elle ne serait plus en mesure d’exercer cette supériorité. Une « victoire à la Pyrrhus » sur mer en quelque sorte. Du point de vue britannique, cette Risikotheorie renforce la justification du « Two power standard ».
  2. Le nom du bâtiment vient de l’expression « which dread nought » qui signifie « qui ne craint rien ».

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Bibliographie

  • BROWN (David K.), The Grand Fleet : warship design and development, Seaforth publishing, 2010, 235 p.
  • HOUGH (Richard), Dreadnought : a history of the moderne battleship, Endeavour Press, 2015, 268 p.

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