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Comment peut-on être conservateur ?

L’historien et essayiste analyse la poussée conservatrice dont témoigne la victoire de François Fillon à la primaire de la droite. Il montre en quoi les aspects anthropologiques (et notamment le transhumanisme) alimentent aujourd’hui un débat qui remonte à Parménide et Héraclite.

Jacques JULLIARD, « Comment peut-on être conservateur ? », in Le Figaro, 1er janvier 2017.

Article mis en ligne le 2 janvier 2017
dernière modification le 3 avril 2017

par Jacques JULLIARD

Le retour du conservatisme

En France, c’est une insulte ; en Angleterre, c’est le nom respecté du plus grand parti politique du pays : le mot « conservateur » est chargé de passions et de contradictions, à l’image de tous ceux qui désignent des réalités politiques majeures. Pourtant, à la faveur de l’écrasante victoire de François Fillon à la primaire de la droite de novembre 2016, « conservateur » est peut-être en train de sortir en France du long purgatoire où l’avait enfermé la gauche depuis près de deux siècles. On s’enhardit à le prononcer, on lui cherche des parrains, de Chateaubriand ou Guizot jusqu’à Pompidou, en passant, assurent certains, par de Gaulle lui-même.

Un signe avant-coureur de ce début de réhabilitation, c’est la vague de livres qui lui sont consacrés (1) en dehors de la polémique politicienne. Partons du plus élémentaire, du plus instinctif. Pour ses adversaires, le conservatisme n’est pas seulement l’immobilisme, il est l’injustice même : puisque la société est injuste, la vouloir conserver en l’état, c’est conforter l’injustice. À l’inverse, pour ses défenseurs, être conservateur, c’est craindre pour ce qui existe : c’est le pari du réel face au virtuel, de l’être face au néant. Cette crainte pour l’existant est, au dire de nombreux analystes, de Ramuz jusqu’à récemment Emmanuel Terray (2), la caractéristique de toutes les pensées de droite.

Et désormais, pas seulement de droite. On a toujours communément admis qu’il fallait dans les bibliothèques des conservateurs pour les livres, et dans l’administration… pour les hypothèques. Mais depuis peu, la gauche proclame qu’il faut conserver la nature. Qu’elle ait récemment admis en son sein des écologistes, dont c’est en principe l’objectif principal, est une première. Jamais elle n’avait jusqu’ici accueilli un parti qui se proclamât ouvertement conservateur. À quoi il faut ajouter, qu’en matière sociale, la gauche est le parti de la conservation des acquis et la farouche gardienne du statu quo. En dehors de la CFDT, aucun syndicat ne propose sérieusement de nouvelles conquêtes, considérant que dans l’actuel rapport des forces, il importe essentiellement de sauver les meubles.

Cette préférence pour le statu quo, Jacques Chirac a même voulu l’inscrire dans la Constitution. Qu’est-ce donc que ce fameux principe de précaution qu’il y a introduit sans grande résistance, sinon la méfiance à l’égard de tout changement ? Dans les périodes révolutionnaires ou même réformistes, c’est plutôt le principe de risque que l’on aurait tendance à sacraliser… Tous les philosophes de l’Histoire, à commencer par Saint-Simon et son disciple Auguste Comte, ont affirmé qu’il y a toujours eu dans le Temps une alternance entre périodes organiques et périodes critiques, ou si l’on préfère, entre la permanence et le changement. Depuis les présocratiques, l’affrontement entre Parménide - la permanence - et Héraclite - le changement - n’a jamais cessé.

Pourquoi aujourd’hui dans les esprits, cette préférence pour Parménide ? - Parce que le changement fait peur ! On vient de l’évoquer à propos de la nature et du climat : et comme nous sommes à l’ère de l’universelle culpabilisation, (« Vous êtes coupables de culpabilité », dit un personnage de Bergman dans Les Fraises sauvages), à défaut de réformer, l’homme s’est mis à battre sa coulpe.

Mais c’est surtout dans le domaine de la biologie et de la génétique que l’angoisse est la plus forte. L’homme a toujours été un « animal dénaturé » (Rousseau), mais c’est aujourd’hui, à travers le « transhumanisme », le statut même de l’espèce qui est en cause. S’il est capable, au moyen des manipulations génétiques de modifier sa nature, de la dénaturer fût-ce pour l’amender, sur quoi reposera cette éminente dignité qui est censée le contraindre à se respecter lui-même, conformément à la morale kantienne ?

Le christianisme a sa réponse : l’homme est un être respectable parce qu’il est fait à l’image de Dieu, c’est-à-dire de l’absolu. Mais le « drame de l’humanisme athée », comme disait le père de Lubac, demeure entier. Pourquoi faudrait-il respecter pour elle-même cette créature de transition ? « L’homme est un être qui doit être dépassé », a proclamé Nietzsche, et depuis lors, l’homme vit dans la terreur de ce surhomme auquel il sait pouvoir donner naissance un jour ou l’autre.

Les partisans du progrès ne font rien pour calmer cette inquiétude. Il y a chez certains une fureur de la désaffiliation qui confine à la haine de soi. On le voit tous les jours à propos de cette question du sexe, que quelques activistes de la déshumanisation voudraient ramener à une question de genre, c’est-à-dire d’un sexe entièrement construit par la société elle-même. Ce prométhéisme sans entraves ni horizon plonge chacun d’entre nous dans une angoisse métaphysique.

Il n’est pas facile de sortir de ces hauteurs, ou de ces questions proprement vertigineuses. La politique elle-même, qui est devenue le domaine du trivial et de l’insignifiant, ne parvient pas à y échapper. Ce n’est pas pour rien qu’une grande partie du débat au sein de la primaire de droite a porté, à travers les questions liées au sexe, à la procréation et au statut matrimonial, sur le statut politique de l’être humain. C’est pourquoi il a passionné, au-delà de ses acteurs eux-mêmes, qui s’élevaient déjà à quatre millions et demi.

Tel qu’il est parti, le débat à l’intérieur de la gauche risque de paraître terriblement insipide et traditionnel.

Il est non moins significatif que les termes de gauche et de droite tendent à s’effacer au profit du couple progressiste-conservateur. D’ordinaire, c’est la droite qui avait honte de son nom. Aujourd’hui c’est la gauche qui tend à se dissimuler derrière l’appellation de progressiste, en espérant au passage annexer un certain nombre de centristes, d’indécis et d’idéalistes. C’est le statut actuel du progressisme que j’aborderai la prochaine fois. En attendant, on ne peut que se réjouir de voir les politiciens rattrapés par une réalité inquiétante autant que galopante et sommés de sortir de leur entre-soi. Quand les problèmes de tout le monde deviennent des faits politiques, les problèmes politiques ne tardent pas à devenir le fait tout le monde.

Encore le nazisme agroalimentaire

Quand il s’agit de l’animal, l’inhumanité de l’homme n’a pas de limites. Ainsi, l’association L. 214 a récemment révélé, images des abattoirs de Limoges à l’appui, l’abattage des vaches gestantes, et la mort lente, par asphyxie, des fœtus de veau arrachés au ventre de leurs mères et jetés aux détritus.

S’il y avait un véritable parti écologiste en France, et non des groupuscules instables de politiciens carburant au gaz méthane de leurs petites ambitions, il s’occuperait du sort réservé à nos frères inférieurs. Devant leur carence, un parti animal vient de voir le jour. Soutenons donc la proposition de dix professeurs de droit invitant le gouvernement à interdire par décret l’abattage des animaux porteurs de fœtus dans le dernier tiers de leur développement. C’est là vraiment le minimum vital de la compassion, mais une étape dans la révolte de la conscience.

Et lisons La Cause des vaches de Christian Laborde (Éd. du Rocher, 15 €) qui célèbre la beauté de ce magnifique animal et dénonce la cruauté sans nom des tortionnaires de l’agroalimentaire.

__________

  1. Roger Scruton, penseur du conservatisme anglais : « De l’urgence d’être conservateur », L’Artilleur, 2016 ; Jean Philippe Vincent, une pénétrante étude : « Qu’est-ce que le conservatisme ? », Les Belles Lettres, 2016 ; Laetitia Strauch-Bonart, une enquête d’actualité : « Vous avez dit conservateur ? », Le Cerf, 2016 ; Gaël Brustier, un ouvrage consacré à La Manif pour tous, Le Cerf, 2014.
  2. Emmanuel Terray : « Penser à droite », Galilée, 2012.

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